Intelligences et agents artificiels

extrait de « Notes Philosophiques » (page : « Philosophie« )

En tant que personnes humaines, nos ouvertures sur le monde sont conditionnées par nos cinq sens : à la manière de connexions analogiques. Des instruments nous permettent d’étendre, jusqu’à un certain point, les capacités de réceptions de nos sens, des « expériences de pensée » nous permettent de raisonner encore au-delà de ces bornes. Mais en toute personne, le personnage du mathématicien est« sans porte, ni fenêtre », ou, pour le dire d’une autre image, issue de l’usage informatique, sans port numérique.

Si les mathématiques sont effectivement le langage du monde (le seul langage par lequel on puisse formuler ce qui arrive, par opposition aux autres langages, dans lesquels nous formulons nos représentations), alors les personnes sont des monades, sans oreilles numériques pour entendre le monde, sans yeux numériques pour le voir… mais avec des sens analogiques qui permettent de faire, et de conserver des traces, des expériences et des récits du monde. Ce que nous désignons par « intelligence » consiste toujours dans une conversion de l’analogique au numérique, un passage des données sensibles, et des expériences à leur formulation.

Ce qu’on désigne par « intelligence artificielle » opère, à l’inverse de tout ce que nous pouvons expérimenter, du numérique à l’analogique. Alors que nous commençons par sentir le monde, avant de tenter de comprendre quelque chose de ce monde, sans parvenir jamais à une formulation définitive, mais en cherchant toujours à améliorer nos théories, les ordinateurs procèdent à rebours, en partant de ce qui est formalisable pour, avec des approximations toujours plus fines, parvenir à simuler le réel, de façon toujours plus réaliste.

Nous assistons certainement, en ce quart du XXIe siècle, à l’apparition de formes d’écritures, et d’actions, qui commencent par être des approximations de celles produites par les personnes, mais qui très rapidement deviennent plus précises, plus variées ou plus régulières, selon ce qui est souhaité, de telle sorte que non seulement elles ne pourront bientôt plus être distinguées, mais même elles deviendront très vite supérieures aux productions humaines. Cela signifie-t-il que nous assistons à l’émergence d’une « intelligence artificielle » ? Dans l’état actuel des expériences et des connaissances, on ne peut répondre à cette question, faute de comprendre ce que pourrait être une intelligence qui procéderait à l’inverse de l’intelligence humaine.