Faillites du politique
Le politique semble aujourd’hui largement discrédité, tant dans les démocraties, où le premier parti est l’abstention, et où les opinions s’estiment manipulées, que dans le reste du monde, où règnent des dictateurs qui se maintiennent au pouvoir par la violence.
Est-ce vraiment nouveau ? Les plus anciennes écritures narratives évoquent le dictateur en place, et la violence qu’il exerce. Ainsi les plus anciens récits égyptiens illustrent les actions belliqueuses du premier pharaon régnant sur la haute et basse Égypte. Dès l’invention de la démocratie Athénienne, puis Romaine, les textes dénoncent la corruption des politiques de leur temps, les succès frelatés des démagogues, en les comparant à l’intégrité et la grandeur des hommes du passé.
Soit donc on vante les actions d’un dictateur qu’on craint, parce qu’il frappe et torture ceux qui s’opposent à lui, jusqu’à ce qu’il soit destitué et subisse, à son tour, un peu de la violence qu’il a exercée ; soit on dénonce la corruption des gouvernants de son temps, en idéalisant ceux d’autrefois. Dans tous les cas le politique est associé au cynisme, à la violence, à l’immoralité et même à l’inhumanité, pour autant qu’on relie la notion d’humanité à ses valeurs.
Le précédent millénaire s’est achevé par une longue et meurtrière démonstration des capacités de nuire du politique. Les hommes au pouvoir se sont emparés des technologies nouvelles pour amplifier les destructions, jusqu’à menacer la survie de peuples entiers, et de l’humanité. Opposés les uns aux autres, ils ont formé des camps adverses, qui se rejoignaient, à proportion de leur pouvoir, en multipliant les crimes, les tortures, les destructions massives.
Le nouveau millénaire s’ouvre par la prise de conscience que, non contents d’avoir multiplié les conflits et opprimé les minorités, les politiques ont refusé de prendre des mesures contre le réchauffement climatique, ni contre la pollution de la terre et des océans, menaçant ainsi la survie de notre espèce et des autres espèces animales.
Plutôt que d’imputer les multiples faillites du politique à sa nature propre, ou à celle de l’humanité, plutôt que d’invoquer la « corruption » inhérente à l’exercice du pouvoir, ou une « nature humaine » fondamentalement mauvaise, je propose une autre explication, moins fondée sur une opposition entre le bien et le mal, que sur une opposition entre la connaissance et l’ignorance.
Il y a inévitablement des hommes politiques corrompus et pervers, mais il n’est pas raisonnable de supposer qu’il n’y ait que cela. Il existe aussi quantité d’hommes et de femmes qui ont le souci du bien commun, et même ceux qui s’approprient le pouvoir pour le mettre au service de leurs intérêts, ou de ceux de leurs proches, ne sont pas nécessairement dénués de désir de développer ce qu’ils considèrent comme leur pays, leur peuple. Si tous échouent c’est qu’ils ne voient pas quels chemins mènent à des issues favorables.
Les politiques avancent, et nous font avancer, à l’aveugle. Il faut commencer par reconnaître cette cécité, qui est aussi la nôtre.
Il n’y a en effet pas, d’un côté, des hommes et femmes politiques, qui seraient ignorants, et, de l’autre, des théoriciens qui penseraient justement le politique, mais ne seraient pas compris par celles et ceux qui la mettent en pratique.
Depuis l’antiquité, notre compréhension du politique est fautive. Cicéron en offre un exemple :
« L’État est la chose du peuple. Mais le peuple n’est pas tout groupement d’hommes réunis de façon quelconque, c’est le rassemblement d’une multitude qu’associent l’acceptation générale du droit et la communauté des intérêts. » Cicéron, (Rep. 1, 39)
Comment condamner plus sûrement et plus rapidement la réflexion politique à s’enliser dans des sables mouvants, que par le lapidaire énoncé : « Est res publica res populi » ? En glissant du « public » au « peuple », on perd toute chance de se rattraper à rien de consistant. Il n’y a de peuple, à proprement parler, que dans la mesure où des communautés vivent non seulement dans des « espaces naturels », qu’elles cherchent à transformer en « espaces privés », mais aussi dans des « espaces publics ».
Cicéron le voit puisqu’il ajoute aussitôt que le peuple n’est pas n’importe quel rassemblement d’êtres humains. Mais il a, cependant, orienté sa réflexion, et celle de ses successeurs, dans une suite d’impasses, en définissant un terme par un autre, à la fois plus obscur et dépendant du premier.
La notion de « chose publique » désigne l’objet du « politique ». C’est la « chose publique » qui fait naître, et entretient, le besoin du « politique ».
Quelle est cette chose publique dont le politique est en charge ?
Pour la définir, il faut se demander quelles sont les autres choses, dont elle se distingue ? Comment ces diverses choses coexistent-elles, et, par suite, où commence et où s’arrête la responsabilité du politique ?
La notion de « chose publique » peut ainsi être abordée de façon négative, en la distinguant de la « chose naturelle », et de la « chose privée ».
Comprendre le politique c’est d’abord déterminer son champ d’action : l’espace dans lequel se forme et se développe la chose publique. Et ce n’est que de cette compréhension qu’on peut espérer formuler comment l’action du politique pourra contribuer à une valorisation générale des personnes, des communautés et de leurs mondes.
Champ d’action du politique : la chose publique
Le slogan « tout est politique » a eu un effet dévastateur, en renforçant l’idée selon laquelle le politique devrait intervenir dans tous les registres humains.
Aucune politique ne peut réussir si on ne commence par délimiter son champ d’action.
Le champ d’action du politique est la chose publique.
Là où s’arrête la « chose publique », là s’arrête la responsabilité du politique.
Cette chose doit être, dans un premier temps au moins, définie de façon négative. Une chose publique peut être distinguée de ce qui est naturel, par les règles qui s’y exercent, et de ce qui est privé, par son libre accès à tous.
L’espace naturel, comme les espaces privés sont étrangers au politique, qui n’a pas vocation à y intervenir, sinon pour garantir les interfaces entre ces espaces et l’espace public.
Ce qui se produit dans l’espace naturel, comme dans les espaces privés échappe au politique, qui doit seulement garantir que l’espace public est effectivement ouvert à tous, et que donc nul ne puisse être, contre son gré, enfermé dans un espace privé, ni contraint à passer directement d’un espace privé à un autre, ou d’un espace naturel à un espace privé, sans passer par l’espace public, et pouvoir y prendre la direction qu’il veut.
La chose publique suscite le besoin du politique, et fixe les limites de son pouvoir.
Le politique doit maintenir l’espace public ouvert et sécurisé, accessible à tous, c’est-à-dire qu’il ne peut se limiter à garantir les voies d’échanges, même si c’est une de ses responsabilités, et que chaque communauté privée n’attend que cela de lui, afin de favoriser ses affaires. Il doit aussi assurer à toutes les personnes, la possibilité de vivre dans l’espace public, aussi longtemps qu’elles le souhaitent, et d’y travailler à ses œuvres, autant qu’elles le souhaitent. Il doit enfin garantir l’interface entre l’espace public et l’ensemble des espaces privés et naturels, de telle sorte qu’il soit toujours possible aux personnes de quitter un espace privé ou naturel dans lequel elles se trouvent.
Le politique a pour fonction de garantir un espace public qui soit, pour tous ceux qui le souhaitent, un espace de vie et de passage, et ce sans empêcher ceux qui veulent travailler et vivre dans le privé, de le faire, ni empêcher ceux qui le souhaitent de s’aventurer dans l’espace naturel.
La vocation d’un gouvernement, et sa justification, consistent à mettre en place les conditions de la production des œuvres qui forment la chose publique, à garantir leur entretien, et la sécurité de vie et de circulation des personnes dans l’espace public.
Le politique ne peut cependant, par lui-même, créer les valeurs de l’espace qu’il a en charge. Il peut mettre en place les conditions pour que les personnes passent fréquemment de l’espace public à un ou plusieurs espaces privés, ou s’aventurent dans des espaces naturels, alternant les activités dans l’espace public et celles dans des espaces privés ou naturels ; et, ce faisant, il peut favoriser la superposition des scènes, la rencontre entre les personnages, et l’interaction entre les fonctions, qui sont les ferments de la création de valeurs.
S’il faut délimiter clairement, et distinguer les activités menant à la production de biens d’échange, et celles menant à la réalisation d’œuvres, les activités privées et celles publiques, il ne faut en aucun cas ériger des murs entre les deux types d’activités, qui empêchent les personnes de passer de l’une à l’autre. De telles exclusions mènent inévitablement à une dévalorisation générale, même si cette dévalorisation est cachée par la réussite d’une toute petite fraction de la population.
Il n’y a pas d’un côté – public ou privé – le bien, qu’il faudrait développer le plus possible, car il serait ce qui valorise, et de l’autre ce qui dévalorise, le mal qu’il faudrait réduire autant que possible. Pas plus qu’il n’y a « de bonnes choses » dans l’un, que l’autre devrait recopier : le privé doit se développer selon ses propres règles, qui sont celles du marché, inhérentes aux biens d’échanges qui le forment ; le public doit se développer selon ses propres règles, celles du politique, inhérentes aux œuvres qui le forment ; et pareillement l’espace naturel se développe selon sa nature. Mais seul le politique peut garantir à toutes les personnes la liberté d’accès à l’espace public, et de vie dans cet espace, tout en laissant à tous celles qui le veulent la possibilité de quitter l’espace public pour vivre, travailler ou se distraire dans les espaces privés ou naturels auxquels elles ont accès.
Fonction du politique
La vocation du politique, pour le dire d’une image, est de bâtir et entretenir les “voies” et les “maisons” communes.
Une « voie commune », représente ici l’ensemble des moyens d’échanges, depuis les routes jusqu’aux moteurs de recherche.
Une « maison commune » représente l’ensemble des lieux de vie partagée : places publiques, habitations partagées, langages en usage, musées, médiathèques…
Ces “voies” et ces “maisons”, ces lieux de vies et de circulations, le politique a en charge (ou devrait avoir en charge, puisque, de fait, il ne le fait pas) d’en garantir l’ouverture effective – l’accès, la possibilité de s’y déplacer et d’y vivre – et la sécurité.
À cela se limite la fonction du politique.
Tout le reste lui échappe et, à proprement parler, ne le concerne pas.
La vie et la mort dans les espaces naturels, la production des biens et leurs échanges dans les espaces privés sont étrangers au politique.
La sélection naturelle est à la fois nécessaire et suffisante au relatif équilibre du vivant dans l’espace naturel. La dynamique instaurée entre l’offre et la demande suffit à régler les activités privées, par une sélection économique analogue à la sélection naturelle.
Le politique n’a pas à intervenir dans la sphère privée, ni à la contraindre à quoi que ce soit, pourvu qu’il assure à tous la possibilité de vivre et circuler dans l’espace public, par une offre de travail public qui garantisse à tous la satisfaction des besoins élémentaires, naturels et sociaux, tout en laissant à tous le temps de s’adonner à d’autres activités privées : se former, entreprendre, produire des biens, les échanger, se distraire, etc.
Faute de comprendre quelle est sa vocation, le politique agit de façon inconséquente, et finit inéluctablement par susciter la démagogie et la violence organisée pour dissimuler sa responsabilité dans l’échec social.
Dans le meilleur des cas, pour compenser son inefficacité, le politique a mis en place des pansements supposés calmer les douleurs sociales, en intervenant dans des domaines qui n’auraient pas dû dépendre de lui. À moyen et long terme ces remèdes, appliqués hors du domaine de compétence du politique, contribuent à infecter le corps social, et non à le guérir.
Il n’y a pas une mesure sociale qu’on puisse citer avoir durablement un effet positif : ni la limitation du temps de travail, ni les congés payés, ni la retraite, ni les allocations chômages, ni la gratuité des soins ou de l’enseignement, ne remplacent ce que devrait faire le politique : faire de la chose publique un espace où tous puissent vivre et échanger les biens qu’ils produisent dans les espaces privés, ou ramènent des espaces naturels.
Choses naturelles, privées & publiques
La chose publique est si essentielle à la vie des personnes, et au développement des valeurs, qu’il est impossible de se représenter, avec assez de précision, ce que c’est qu’être vivant en l’absence de tout espace public, ouce en quoi cela pouvait consister que vivre avant son apparition.
Se représenter ce que serait le monde sans chose publique, ce serait comme vouloir dire ce que serait la vie des personnes avant tout langage, ou hors de tout langage (dont la transmission est une partie de la chose publique).
Les défenseurs les plus acharnés de la « nature », ou du « privé », organisent leur défense depuis l’espace public, comme le pianiste organise sa musique à partir des touches du piano, de ses cordes ou des différentes pièces qui le constituent.
Parler d’un espace naturel, c’est faire référence à un espace ouvert, offrant à ceux qui y vivent toute liberté de mouvement, sans aucun règlement, ni garantie. Un tel espace mérite le nom de « naturel », parce que la nature en fournit l’exemple, mais de tels espaces naturels se développent aussi au sein des communautés animales et humaines.
Il s’en faut, cependant, de beaucoup que tout espace, sur cette planète, soit, en ce sens, entièrement naturel : dès qu’il y a des vivants territoriaux, il y a des espaces privés au sein de l’espace naturel.
Les espaces privés se forment et se défont ; leurs limites sont tracées, tendent à être renforcées, puis sont détruites par des forces supérieures, vivantes ou non.
Ce n’est pas la végétation, et moins encore la présence de vivants animés, qui définit l’espace naturel, mais l’absence de délimitation reconnue et de tout règlement effectif.
Le terrier d’un rongeur, le nid d’un oiseau, le territoire d’un fauve, ne sont pas plus « naturels » qu’un pavillon de banlieue. Ils sont des « espaces privés », marqués par leurs propriétaires. Certes, les humains ne les considèrent pas ainsi, mais, en ceci, l’homo sapiens ne se distingue pas de quantité d’autres espèces animales, non seulement parce que, comme beaucoup d’animaux, il tente de privatiser des parties de l’espace naturel, mais aussi parce que, comme les autres espèces, il méprise et tient pour nulles les limites tracées par les autres. Les humains se comportent donc de façon doublement « animale », d’une part en marquant un territoire qu’ils prétendent s’approprier, et qu’ils vont défendre par tous les moyens dont ils disposent ; d’autre part, en considérant comme « disponible », tout ce qui n’a pas été délimité par leur « communauté ». De la même façon, les éléphants ne considèrent pas le droit de propriété des agriculteurs, ni les ours ou les loups celui des éleveurs.
Y compris au sein de leur espèce, entre êtres humains, les propriétés ne sont respectées qu’au sein d’une communauté. Les délimitations reconnues dans une communauté sont tenues pour nulles par les autres, sauf si elles sont défendues de façon suffisamment dissuasive.
Partout, où se rencontrent des vivants territoriaux, s’interpénètrent l’espace naturel et les espaces privés.
L’espace naturel est originaire : il faut bien qu’au commencement il y ait eu, avant l’apparition du vivant, un tel espace, de même que, partout dans l’univers, là où nul vivant ne se reproduit, il n’y a que du « naturel ». Et même lorsque les vivants se multiplient, ils vivent encore dans l’espace naturel, tant qu’ils dérivent avec le courant.
Dès qu’apparaissent des vivants territoriaux, l’espace naturel se creuse d’enclaves privées, plus ou moins stables, et ces mêmes vivants sont amenés à passer d’un espace à un autre.
L’élan d’appropriation des espaces, leur privatisation, réduirait à une peau de chagrin l’espace naturel, si les délimitations n’étaient éphémères. À l’inverse, les espaces privés seraient de simples maisons de paille, s’ils ne favorisaient une certaine stabilité.
Un espace est privatisé dès lors qu’un individu, ou un groupe, identifie sa survie à cet espace. Empiéter sur l’espace privé c’est comme attaquer un vivant acculé, sans possibilité – à ses yeux – de retraite : il se comporte comme s’il n’avait d’autre choix que vaincre ou mourir. Cela ne garantit pas la pérennité de son espace privé, ni de sa vie, mais contribue à en faire un facteur de relative stabilité, à l’échelle de sa vie.
L’histoire des vivants animés territoriaux est une suite, continue, de privatisations, d’efforts pour marquer les limites de territoires et les préserver, puis de remises en causes de ces limites, par de nouveaux venus, de nouvelles générations.
Dès que des communautés connaissent une relative expansion, apparaît, entre les espaces privés, et hors de l’espace naturel, un espace public au sein duquel se forme la chose publique.
La « chose naturelle » ou l’espace des libertés
L’espace naturel ne connaissant aucune règle, ceux qui craignent pour leur survie, pour leurs biens ou pour leurs œuvres, éprouvent la tentation de le réduire, voire de le supprimer, pour le remplacer par des espaces sous contrôle.
Cependant l’espace naturel ressurgit inéluctablement à côté, ou au sein de ce qui a prétendu le réduire, et il est certain que, tôt ou tard, le naturel finira par effacer les limites tracées par le privé et le public.
La résurgence du « naturel » ne se produit pas seulement dans ce que nous nommons « la nature », mais aussi dans les sociétés humaines, et pas seulement dans ce que nous nommons le « monde réel », mais aussi dans les « mondes virtuels ».
Malgré les efforts constants des politiques pour contrôler les populations, et assurer un maximum de sécurité, malgré ces mêmes efforts fournis au sein de chaque propriété privée, pour garantir la sécurité des biens et des personnes, l’histoire suggère que les espaces naturels ne sont pas définitivement supprimés, mais qu’ils ne sont privatisés, ou transformés en espaces publics, que provisoirement, le temps d’une parenthèse.
Ceux qui, le long de l’océan, dressent des digues pour protéger leurs navires, savent que les vagues finiront par saper leurs constructions, et les faire s’écrouler ; mais ils comptent aussi sur l’océan pour les nourrir, par la pêche, et pour porter leurs navires d’un port à l’autre.
La chose naturelle finit toujours par détruire les remparts édifiés par les espaces privés, et les frontières instituées par les politiques ; toujours, elle trouve des moyens de contourner les règlements, d’user les structures, jusqu’à ce qu’elles s’effondrent, au mépris des droits des personnes ; mais la chose naturelle contribue aussi au renouveau.
Pour comprendre la fonction du naturel, il est éclairant de se demander à quoi correspond la chose naturelle, du côté de la culture ou du virtuel ? On s’aperçoit alors que ce qui effraie dans la réalité, l’absence totale de sécurité, qui ne se limite pas uniquement aux proies, mais frappe aussi les prédateurs, pareillement victimes, non seulement de concurrents, mais aussi de parasites, de virus, cette même prolifération sans règle, nous fascine et nourrit notre imaginaire dans l’ordre du virtuel. Cette même prise de risque, sans filet, ce même jeu avec l’impossible ou l’immoral, l’incursion hors des règles, est le creuset de toute littérature, de tout art, et probablement de toute œuvre.
L’espace naturel est le lieu où il est possible de s’aventurer.
Là où la chose naturelle est, momentanément, enfermée, pour devenir chose privée, il n’y a plus que la reproduction du Même.
Celui qui enclôt sa propriété de hauts murs, le fait pour se garantir de toute mésaventure ; ce faisant, et tant que ses protections sont efficaces, son espace se ferme à toute aventure, dans l’ordre de ce qui a été sécurisé. Plus rien n’y arrive, sinon la marche des jours, des saisons, des années, et le retour des mêmes cycles. Jusqu’au jour où survient un événement naturel.
Au sein d’un tel espace, sécurisé, des événements d’un autre ordre, par exemple scientifiques, littéraires ou artistiques, peuvent survenir et se multiplier. C’est qu’alors, dans l’ordre virtuel, ceux qui inventent se sont aventurés, au-delà des limites conventionnelles, dans un espace virtuel, analogue à l’espace naturel, et en ont ramené leurs œuvres. Mais, de la même façon que, dans l’ordre du réel, il est possible d’interdire l’aventure au sein d’une propriété privée, en la sécurisant, il est possible dans l’ordre du virtuel d’interdire l’aventure, en limitant la réflexion ou la pratique à des règles préétablies. Et, de la même façon que, dans l’ordre du réel, s’aventurer dans un espace naturel, c’est prendre des risques pour son intégrité ou sa vie, de la même façon, dans l’ordre du virtuel, s’aventurer hors des questions et méthodes convenues, hors des espaces balisés par des règles, c’est courir le risque de ne rien formuler ou réaliser qui ait un sens. L’histoire ne retient que ceux qui, en s’aventurant, ont réussi à bâtir une œuvre ; elle oublie tous ceux qui se sont aventurés et se sont perdus dans des élucubrations, ou n’ont simplement rien achevé.
L’espace naturel est décrit, négativement, par son absence de règlement, son « insécurité », et, positivement, par la notion de « libertés ». Il y a là une forte dissymétrie, car il semble qu’on puisse plus facilement s’entendre sur ce que sont les « règlements », ou la « sécurité », que sur la ou les « libertés ». S’interroger sur les diverses conceptions de la liberté, c’est mettre la main dans un engrenage dont on ne peut sortir que laminé, tant les imbrications philosophiques en sont complexes, et lourdes leurs hypothèses. Il y a cependant une certitude psychologique : lorsqu’on a dérivé, à l’aventure, même si l’on n’avait, pour se diriger, ni voile, ni gouvernail, si on en réchappe, et revient sur une terre ferme, on a l’impression, au moins rétrospective, d’avoir été « libre ». Au-delà de ce ressenti, on ne peut que reconnaître qu’il n’y avait alors ni règle, ni sécurité, et qu’on s’était aventuré dans un espace naturel.
L’espace naturel ne peut pas plus être protégé, qu’il ne peut être règlementé, ni encadré.
Il est vain de demander à des acteurs du privé de restreindre leurs appétits, et de respecter les libertés ou l’espace naturel, car il est dans la dynamique du privé de consolider ses limites, d’accumuler les biens qui le définissent, et non de respecter ce qu’il exploite, sauf si c’est dans son intérêt.
De même que le privé tentera toujours de privatiser la chose naturelle (et la chose publique, si le politique est défaillant),de même le politique ne pourra, par exemple, en déterminant, et surveillant, des « réserves naturelles » ou des « zones protégées », faire autre chose que les changer en formes écologiques de l’espace public.
Aucune instance issue d’un autre espace, ne peut venir au secours des libertés, ou de la chose naturelle, si elle est menacée. Seule une dévalorisation des conditions de vie, due à la disparition des libertés, ou à l’occultation de l’espace naturel, entraînera, par crises successives, un retour du naturel.
L’espèce humaine a pris l’habitude de se surévaluer, et de se considérer au-dessus des autres vivants. C’est encore ce qu’elle fait en imaginant qu’elle soit en capacité de « sauver la nature », parce qu’elle a contribué à la polluer. Les perspectives du réchauffement climatiques, et ses effets catastrophiques, viennent rappeler que c’est le naturel qui, toujours, menace le privé (et le public), et finit par effacer les limites que les vivants territoriaux veulent ériger.
La « chose privée » ou l’espace des biens
Autant l’espace naturel est ouvert, et se caractérise par cette ouverture, autant l’espace privé se caractérise par ses fermetures, garantissant, autant que possible, les individus qui y vivent et les biens qu’il contient.
Privatiser, c’est instaurer une clôture, une limite.
On a pris l’habitude d’opposer le « privé » au « public », tout en confiant au politique le soin d’intervenir hors de son champ d’action légitime, si bien que le discours dominant et l’opinion commune, associent la « défense du privé » à celle des « libertés » d’entreprendre, de croire ou de penser.
Associer le « privé » aux « libertés » n’est pas simplement une erreur, c’est une contre-vérité, qui tend à dévaloriser l’un et l’autre.
On peut avoir besoin d’un espace privé, sécurisé, pour s’aventurer dans un autre registre, c’est qu’alors on ouvre un espace naturel – d’un autre ordre – au sein d’un espace privé.
La privatisation trace une limite qui fait obstacle à ce qui menace son propriétaire ou ses biens. Elle est faite pour cela : préserver les personnes et les biens des dangers extérieurs ; mais elle incite également, par la sécurité et le confort qu’elle procure, à séjourner en son sein, c’est-à-dire qu’elle n’arrête pas seulement les intrusions, mais dissuade de s’aventurer au-dehors.
Les clôtures soustraient un lieu à l’espace naturel, en restreignant son accès. Elles n’ont évidemment pas vocation à enfermer le propriétaire de l’espace privé ainsi délimité et protégé, mais la relative sécurité qu’il y trouve, l’incite à y développer ses activités, à optimiser la production des biens qu’il pourra échanger, et à organiser sa vie au mieux de ses goûts.
La privatisation tend donc, d’une part, à l’accumulation des biens, et, d’autre part à une relative sédentarisation des personnes, au sein de ce qu’elles considèrent comme « leur » espace. Pour le formuler d’une image : le marin peut plonger pour harponner un poisson, ou pour chercher des perles, et ramener ce qu’il a trouvé dans son bateau, mais il aura tendance à préférer rester à bord, pêcher à la ligne ou au filet, ou encore remonter les casiers qu’il aura immergés, sans se risquer lui-même dans le courant ; et lorsque survient une tempête, il voudra rentrer au port, protéger sa vie et sa propriété privée – son bateau et ses biens – des risques naturels, dans un espace sécurisé par des digues. Autant qu’il est en son pouvoir, le marin agrandira et renforcera son navire, afin qu’il résiste mieux aux intempéries, et contienne davantage de biens, il élargira aussi la zone portuaire, protégée ; mais il sait qu’il lui faudra toujours se risquer en pleine mer, pour pêcher ou commercer. Sur la terre ferme, les privatisations de l’espace naturel semblent pouvoir s’étendre sans autre limites que celles des autres propriétés privées, et que celles formées par les grands obstacles naturels. En arrivant dans des espaces libres, ou naturels,les personnes n’ont rien de plus pressé que de s’approprier les territoires disponibles, et de réduire au minimum la chose naturelle. Elles resteraient alors dans leur zone de sécurité, si elles ne coopéraient ponctuellement pour des actions requérant de s’unir, ou si elles n’étaient en conflit les unes avec les autres pour la jouissance de ces espaces, et amenées ainsi à voir se superposer leurs espaces, de façon violente, rythmée par les conflits et les destructions, mais pourtant valorisées, par ces superpositions et les rencontres qu’elles suscitent entre leurs personnages.
Frontières géographiques
On a pris l’habitude de caractériser les divers espaces publics par leurs frontières. C’est que, quel que soit le régime politique en cours, l’espace public a été contaminé par les mentalités du privé. Les gouvernants, au lieu de gérer la chose publique, de telle sorte qu’il soit possible à tous d’y circuler et d’y vivre, n’ont eu de cesse d’en faire leur espace fermé, par opposition au territoire des autres gouvernants avec lesquels ils s’alliaient ou se combattaient selon leurs intérêts du moment.
La souveraineté d’un État s’exerce sur sa chose publique, et non, à proprement parler, sur son territoire.
S’il y a des choses naturelles, et il y en a nécessairement, dans la sphère d’influence directe d’un État, elle échappe à son contrôle (c’est la définition du naturel, que d’échapper à tout contrôle) ; et s’il y a des choses privées, au sein d’un État, elles se soustraient autant qu’elles le peuvent à son contrôle, en se réfugiant derrière leurs clôtures. Si, par contre, la chose publique excède les limites géographiques d’implantation d’un gouvernement, elle n’en est pas moins sous son contrôle, éventuellement partagé avec d’autres États. C’est ainsi qu’un port peut appartenir à un État non riverain, ou que des voies d’échanges, réelles et virtuelles, peuvent être tracées par un État hors de ses frontières géographiques, et gérées par une coopération d’États.
Même s’il faut des frontières administratives, pour établir les responsabilités et la répartition des taxes, ce ne sont pas les frontières qui définissent la chose publique, ni, par conséquent, les limites de l’action du politique.
Définir une chose par ses frontières est le propre du privé. C’est une définition qui n’a cours ni dans la nature, ni, en droit, dans le domaine public.
La chose privée est en partie définie par les biens que celui, ou celle, qui en est reconnu propriétaire, y enferme et protège. Les biens n’acquièrent cependant de valeur que sur le marché, par la superposition des scènes, et par les échanges. C’est ainsi que, du point de vue même du privé, apparaît le besoin d’un espace public, par où les différentes scènes privées peuvent se superposer, autrement que par des coopérations ponctuelles, ou de façon violente, et valoriser les biens d’échanges.
La « chose publique » ou l’espace des échanges
L’espace public est un espace règlementé, sécurisé, comme l’est l’espace privé, mais ouvert, entre les espaces privés, comme l’est l’espace naturel.
Si l’espace privé est déterminé par les biens qu’il enferme ou produit, l’espace public est caractérisé par les œuvres qui y sont à disposition, pour favoriser les échanges.
L’espace public est constitué d’« ouvrages » qui n’ont pas vocation à être échangés, par opposition aux biens, mais qui favorisent les échanges, en les facilitant et en les protégeant.
La chose publique est formée de services.
L’ensemble des œuvres détermine l’espace public, y compris les œuvres virtuelles, les lieux de transmissions des langages et des cultures.
L’espace public sécurise le passage d’un espace privé à l’autre, il favorise ainsi la superposition des scènes et la création de valeurs.
La chose publique est cependant toujours menacée, de part et d’autre, par les prétentions du privé à accroître ses domaines et possessions, et par la tentation d’un retour aux libertés naturelles. Il faut donc une force capable de tenir à distance les privés et la nature. Cette force est le « pouvoir politique ».
Gestion de la chose publique
Quel que soit le jugement qu’on porte sur les différents type de régimes politiques, la légitimité de ceux qui gouvernent ne dépend pas de la manière dont ils accèdent au pouvoir, mais de la façon dont ils gèrent la chose publique.
Qu’un gouvernant ait été élu démocratiquement, ou désigné par une minorité, ou qu’il hérite à la naissance du pouvoir, sa légitimité, en tant que gouvernant, ne dépend que de la capacité de son gouvernement à garantir et améliorer la chose publique, tout en laissant la plus complète autonomie aux espaces privés, et en tenant à distance l’espace naturel.
Il ne peut y avoir de valorisation, que par la superposition des différents espaces, qui se produit lorsque, passant d’un espace à l’autre, les personnages se rencontrent, les fonctions se transforment et se valorisent en se conjuguant. La réduction d’un espace, entraîne inéluctablement une dévalorisation générale. Or il n’y a que le politique qui puisse tenir à distance le naturel et le privé, de telle sorte que, dans l’espace qu’il a en charge, les différents acteurs, naturels et privés, puissent se rencontrer.
Un gouvernement a d’autant plus de légitimité, qu’il entretient plus activement la chose publique et garantit la sécurité de l’espace public.
À l’inverse, un gouvernement perd sa légitimité s’il ne maintient pas ouvert et sécurisé un espace public, qu’il s’agisse de l’espace réel ou des espaces virtuels. Un gouvernement qui n’assure pas la sécurité des personnes, et des biens circulant dans l’espace public, est illégitime. Pareillement, un gouvernement qui laisse privatiser l’espace public de telle sorte que les personnes qui veulent se déplacer, ou déplacer leurs biens, soient contraintes d’emprunter des voies privées, est illégitime.
Mais un gouvernement ne gagne aucune légitimité à intervenir dans les espaces privés, et surtout il se condamne à la ruine, en même temps qu’il fait perdre leurs motivations à ses citoyens.
Le gouvernement n’a pas à intervenir dans les choses privées, sinon pour garantir aux citoyens qu’ils peuvent toujours en sortir. C’est à dire que la limite entre le public et le privé doit toujours être gérée par l’un et l’autre, de telle sorte que l’accès à l’espace privé soit contrôlé par le privé, et la sortie de l’espace privé vers l’espace public soit garantie par le politique.
Une entreprise peut, dans son espace privé, fonctionner comme son ou ses détenteurs le souhaitent, pourvu qu’elle ne nuise pas à l’intégrité, ni à la sécurité de l’espace public et que tous ceux qu’elle emploie puissent la quitter si elle ne correspond pas, ou plus, à leur projet. Pour ce faire, le gouvernement doit organiser l’espace public de telle sorte qu’il soit possible à toute personne, non seulement d’y circuler, mais aussi d’y vivre de son travail, autant qu’elle le souhaite, tout en lui laissant le temps de s’adonner aux activités privées qu’elle choisit.
Définition de la chose publique
Depuis l’antiquité, le pouvoir politique ordonne la construction des routes, des aqueducs, des monuments… en conjuguant l’exploitation des esclaves et l’ambition des conquérants.
Notre troisième millénaire pourra tirer ses œuvres de la technologie (plutôt que de l’esclavage), conjuguée au désir de laisser une trace dont on puisse être fier.
L’espace public a vocation à être un vaste chantier d’œuvres signées par les équipes qui les réalisent, les entretiennent, les améliorent et les garantissent des atteintes naturelles ou humaines.
Le nouveau millénaire a aussi en charge la formation d’un espace public, au sein d’un nouvel espace virtuel, à bien des égards plus vaste que toutes les terrae incognitae du passé : l’espace virtuel informatique, qui, comme les autres espaces virtuels, les cultures et l’ensemble des savoirs, a besoin de voies d’accès, de bibliothèques, de musées… toutes infrastructures qui relèvent de la compétence politique et forment la part virtuelle de l’espace public.
Une véritable politique commencera par redéfinir la chose publique, afin de circonscrire son action et sa responsabilité. Certains aspects de la chose publique semblent évidents, bien que la défaillance du politique ait contribué à les saper. Ainsi les voies d’échanges, les places publiques, l’acheminement de l’eau, semblent, depuis l’antiquité, relever de la responsabilité du politique ; il est cependant manifeste que ces domaines ont été largement privatisés. L’espace virtuel a été presque totalement abandonné au privé, si bien qu’il semble aller de soi que les moteurs de recherche soient privés, ainsi que les fournisseurs d’accès. C’est l’inverse qui devrait aller de soi : toutes les voies d’échanges, réelles ou virtuelles, sont–ou devraient être–des parties essentielles de la chose publique.
Les voies d’échanges appartiennent de droit à l’espace public, mais l’espace public ne se limite aux voies d’échanges, il comprend aussi l’ensemble des lieux de vie publique. Les plus anciens lieux publics, forum, temples, théâtres… servaient à organiser la vie publique. Il faudrait y ajouter des lieux d’hébergement, permettant à chaque personne de vivre non loin de son lieu de travail, non pour remettre en question l’habitation privée, mais pour offrir une alternative, adaptée aux propositions de travail public et aux conditions de formations. Le politique n’a pas à héberger gratuitement les personnes, mais à leur fournir, non loin des propositions de travail public, une possibilité d’hébergement dont le coût soit compatible avec le revenu de leur travail public.
La chose publique, que le politique a en charge, se compose de l’ensemble des voies d’échanges et des lieux de vie publics. Le politique se doit de les édifier et de les entretenir.
Les œuvres, qui constituent la chose publique, servent au développement des échanges, elles ne concurrencent pas les biens (sauf quand les biens sont le produit d’un détournement des œuvres, comme c’est le cas lorsque les voies de circulations sont privatisées).
Certaines œuvres peuvent être transformées en biens, par appropriation, elles sont alors détachées de l’espace public pour rejoindre un espace privé. Le politique est responsable de l’encadrement de ces privatisations, ou de leur interdiction si cela menace la chose publique.
Aucun projet d’intérêt public n’a légitimement vocation à se substituer aux activités privées, mais à les favoriser et à les stimuler. Cependant lorsque des entreprises privés se sont formées pour combler les lacunes de l’action publique, alors il est inévitable que, dans un premier temps, l’action politique entraîne la disparition de ces activités de substitution. Ainsi, concernant le logement, l’état devrait proposer à toute personne un logement public, accessible, dont le loyer corresponde aux capacités de paiement de celui ou celle qui effectue un travail public. Si cela était réalisé les chaînes privées d’hôtel bas de gamme seraient remplacées par des logements réellement accessibles à tous, proposés partout où il y a des centres de travail public ; mais de telles chaînes d’hôtel, dont le coût, comparé à une location sédentaire, est prohibitif, ne se sont développées que faute d’une politique du logement : elles sont un des signes du défaut de politique.
Responsabilités du politique
Les responsabilités du politique suivent de la définition de la chose publique. Selon ce qu’on estime relever, ou non, de cette chose, on fixera sa tâche au politique.
Lorsque le politique assume la fonction de maître-d’œuvre dans la réalisation, et l’entretien, d’infrastructures publiques, voies de communications, monuments… il acte que ces édifices font partie de la chose publique. Si, à l’inverse, il les abandonne au privé, ou au naturel, il signifie qu’il ne les considère plus comme un élément de la chose publique.
Historiquement, l’appartenance des voies de communications à la chose publique allait de soi. Il n’en va plus ainsi, dans une grande partie du monde, depuis le développement de l’internet. Les réseaux internet ressemblent davantage à un système féodal, qu’à une république. Mais ces réseaux sont récents, et il n’est pas certain qu’ils aient atteints une maturité de gestion.
Nous avons pris l’habitude en occident de vanter les mérites de tout système permettant la liberté d’expression, sans tenir compte du fait que, dans le cadre d’une gestion privée, la censure a été remplacée par la manipulation, la rareté de l’information par son excès, et que l’influence de la multiplication des informations contradictoires, jointe au filtre commercial, a des effets aussi dévalorisants que la propagande étatique. Les réseaux sociaux, tels qu’ils sont gérés par les entreprises privées, enferment les utilisateurs dans une bulle à l’image de leurs premiers choix, de telle sorte que des groupes s’isolent et se radicalisent, parce que les gérants de ces réseaux estiment qu’ils fidéliseront plus facilement leurs clients en leur renvoyant ce qui leur plaît, ou même en créant pour chacun un environnement médiatique à son image.
Si donc il est souhaitable que les contenus médiatiques soient élaborés et circulent librement, ceci ne signifie pas qu’il faille laisser au privé le soin de gérer les voies de communications ; le politique est dans son rôle lorsqu’il gère les voies de communications, et il est clairement défaillant lorsqu’il l’abandonne au privé.
Il faut insister sur le fait que les différents espaces, naturel, privé, public, n’ont pas de vertu en eux-mêmes, mais qu’il peut y avoir une valorisation lorsque les personnes font se rencontrer leurs différents personnages, lorsqu’il y a superposition des scènes, alors la fonction du politique ressort : entretenir et garantir un espace public qui joue le rôle d’interface entre les espaces privés et naturels.
Les principales responsabilités du politique consistent à ouvrir et sécuriser les voies de communications : les langages et les réseaux. Mais ceci resterait à l’état de vœux, si le politique n’assurait également les moyens de ces ouvertures à toutes les personnes, et de la garantie de leur sécurité. Pour ce faire, le politique doit instaurer une offre universelle de travail public, proposée en complément des activités privées ou naturelles, qui, tout à la fois permette de constituer la chose publique, et de donner leur autonomie aux personnes.
Transmission des langages
Les langages sont toujours des éléments de la chose publique. Ceci revient à nier, tout à la fois qu’il puisse y avoir aucun langage naturel, ni aucun langage privé (même si, comme toute œuvre faisant partie de la chose publique, il est toujours possible de le privatiser, notamment en lui donnant un style). À ce titre, il revient au politique de garantir la transmission des langages.
L’apprentissage d’une langue dite « maternelle » est un moment décisif pour toutes les personnes. Même ceux qui font profession de douter de tout, répugneraient à soutenir qu’on peut se passer, sans dommage pour sa personne, de « langue maternelle » durant les premières années de sa vie. Il suffit d’apprendre, sur le tard, une langue étrangère, pour éprouver la difficulté qu’il y a à intégrer un langage qu’on n’a pas pratiqué durant la prime enfance. C’est qu’il y a une différence de nature entre les langages et les productions réalisées à partir des langages ; celles-ci réalisent des projets de vie, ceux-là conditionnent tout projet.
L’acquisition des langages ne peut être, à la rigueur, décidée par les personnes : les personnes les reçoivent de leur rapport à la chose publique, y compris au sein de la cellule familiale, qui est un foyer élémentaire de cette chose qui forme les conditions de développement des personnes.
La responsabilité du politique est engagée dans l’identification des langages et la mise en place des moyens de leur transmission. Cette responsabilité n’est pas au même degré lorsqu’il s’agit d’aider à l’acquisition des savoirs ou techniques qui dépendent des langages. Ainsi, le politique est responsable de la mise en place des moyens d’acquérir la maîtrise de sa langue maternelle, mais c’est la personne qui reste responsable du choix de prendre les moyens de devenir romancier ou poète, ou toute autre forme de fonction utilisant la langue maternelle.
Dans un autre registre, l’exemple du langage musical, il faut distinguer, d’une part, ce qui relève de la pleine responsabilité du politique : la mise en place des moyens qui permettent dès le plus jeune âge d’acquérir les éléments de ce langage, comprenant, pour la musique occidentale, la formation musicale, le chant, la réalisation des harmonies, sur un instrument polyphonique, et des rythmes sur des percussions, et, d’autre part, les moyens qui permettent de maîtriser une discipline musicale ou un instrument de musique. La responsabilité du politique consiste à permettre à toute personne d’être capable, au sortir de l’enfance, de chanter une mélodie écrite, et de noter celle qu’il écoute, de l’harmoniser et de l’accompagner ; mais le politique n’est pas responsable du devenir musicien ou musicienne des personnes, ni des études qu’il faut pour ce faire, même s’il peut aussi aider des disciplines qui peuvent être considérées comme des facteurs de valorisation des personnes, si leur difficulté requiert une assistance de la communauté.
Il faut donc identifier les différents langages, dont toute personne est en droit de recevoir l’apprentissage, dès son plus jeune âge, sans qu’elle ait à choisir de l’apprendre ou non, parce que les langages sont ce qui rend un choix possible. Il faut ensuite mettre en place les conditions d’acquisition de ces langages, durant les premières années de la vie.
Les différents langages que toute personne doit comprendre dès l’enfance, pour être à même de choisir, au cours de sa vie, les fonctions qui lui correspondent le mieux, et qu’elle assumera de façon optimale, sont :
- les langages du monde : les mathématiques, et leurs dérivées logiques et informatiques ;
- les langages des communautés : la ou les langues usuelles dans la communauté (la langue en usage dans une communauté peut être, ou non, identique à la langue en usage dans la famille, dite « langue maternelle » ; une communauté peut être constituée de plusieurs entités linguistiques), et la ou les langues internationales, trans-communautaires ;
- les langages des cinq sens : les arts visuels (dessin, peinture, photographie, cinéma…), les arts du son (musique), ceux du toucher (modelage, sculpture, danse…), du goût (cuisine) et de l’odorat.
Tous ces langages forment le corpus des études élémentaires, que le politique doit mettre en place afin que toutes les personnes aient, en les intégrant les meilleurs chances de réaliser des projets qui leur corresponde et valorisent leurs communautés.
Au-delà de ce cycle élémentaire d’apprentissage, les études peuvent être choisies par les personnes. Le politique doit assurer l’ensemble des formations utiles à la communauté des personnes (sans préjudice d’autres offres privées de formations), mais il ne doit pas en faire un passage obligé, comme le sont les apprentissages des langages.
Une offre universelle de travail public
L’instrument du politique est le « travail public », le travail au service de la chose publique, comprise au sens le plus large (tout ce qui n’est ni naturel, ni privé).
Le politique doit définir et fournir une offre universelle de travail public, en surnombre, adaptée à tous les âges possibles, et toutes les compétences, qui assure à tous ceux et celles qui le choisissent de pouvoir vivre dans l’espace public, tout en leur laissant le temps de se consacrer à d’autres activités, de formation, de production, d’échange de biens, ou de loisirs. La limitation du temps de travail public est essentielle, car la possibilité offerte de travail public n’a pas vocation, pour les personnes, à se substituer aux activités privées, mais à alterner avec les différentes activités privées ou naturelles, qu’il s’agisse de formation, de travail privé, de loisirs…
Il peut y avoir autant de formes de politiques qu’il y a de manières de définir le travail public, et de le mettre en œuvre. Chaque politique est un équilibre dynamique, obtenu entre, d’une part, les différentes fonctions utiles à la chose publique, notamment l’optimisation de la circulation, des conditions de vie, de la sécurité… et, d’autre part, entre la chose publique et les choses privées et naturelles.
Un gouvernement qui ne définit pas une offre universelle de travail public, et qui ne la met pas en œuvre, un gouvernement qui fait autre chose, comme, par exemple, intervenir dans le privé, pour contraindre ses pratiques, ou, à l’inverse, laisser le privé empiéter sur le public, n’est tout simplement pas un gouvernement politique, même s’il est amené à en usurper la dénomination.
Il revient à l’État de proposer, via une application gouvernementale, à tout citoyen, et à tous moments de sa vie (dès qu’il peut décider de ce qu’il veut faire, donc après l’apprentissage élémentaire des langages ; et tant qu’il en est en capacité), selon son âge, ses compétences, ses formations, un projet d’intérêt public, une tâche à accomplir dans l’espace public, qui lui fournisse de quoi assumer ses besoins naturels et culturel.
Ainsi, le politique assumant ses fonctions, toute personne pourrait, à chaque moment de sa vie, accéder à un ensemble d’offres d’emplois publics correspondant à son âge et à ses compétences.
Cet emploi lui apporterait les ressources pour vivre (se loger dans l’espace public, se nourrir, se vêtir, se déplacer), se former, ou se distraire, ou se soigner, tout en lui laissant le temps de s’adonner autant que souhaité à des activités dans les espaces privés, de production des biens ou de leurs échanges, d’investissements, ou de loisirs. Lorsque les activités privées s’avéreraient plus lucratives que le travail public, chacun pourrait choisir de poursuivre en parallèle, ou d’interrompre son travail public.
Le politique n’a pas à imposer un travail public, mais à le proposer, en laissant le choix aux personnes d’accepter une proposition ou de refuser et de se consacrer uniquement à des activités privées, ou naturelles.
Les propositions de travail public seront attractives si un travail public limité dans le temps, assure les besoins élémentaires et consiste à réaliser et entretenir des œuvres, à assurer des services,si ce travail est signé, au moyen d’un sceau personnel, et si, ce faisant, chaque réussite ouvre de nouvelles propositions laissant de plus en plus de place à la créativité et à l’autonomie dans la réalisation.
Alors la plupart des personnes choisiront d’évoluer une partie de leur temps dans l’espace public, et d’y intervenir en contribuant à développer ou entretenir la chose publique, et une autre partie de leur temps dans des espaces privés, ou naturels, que ce soit pour se former, pour réaliser des projets, ou s’enrichir.
L’État n’aura plus à intervenir dans le privé, ni à pensionner qui que ce soit, hors invalidité complète.
Pourquoi règlementer les activités privées si chacun peut trouver un travail public valorisant, pour lui et pour la chose publique dont tous ont besoin et si, par conséquent, ces activités privées sont librement choisies, en plus ou à la place d’activités publiques ? Le politique n’a pas à encadrer les conditions de travail dans les espaces privés, il doit proposer à tous une alternative de travail public, laissant chacun libre de choisir entre l’un, l’autre ou les deux.
Pourquoi verser des allocations si chacun peut trouver un travail public, adapté à ses compétences, à son âge, à sa situation, et que ce travail laisse à chacun la possibilité d’autres activités privées, de formation ou d’entreprise ?
Le politique n’a pas à fournir un revenu aux personnes, mais une offre universelle de travail public rémunéré.
Le politique n’a pas à prescrire un temps de repos hebdomadaire (le week-end), ni annuel (les congés payés), ni à l’échelle d’une vie (la retraite), mais il doit proposer à chacun un travail public, adapté à ce qu’il est, et à ce qu’il sait faire, dont la durée soit compatible avec d’autres activités privées, loisir compris. Il faut donc en finir avec l’opposition entre travail et loisirs, pour lui substituer une opposition entre travail public et activités privées, ou naturelles.
Temps de travail public
Le travail public n’a pas vocation, pour les personnes, à se substituer aux activités privées, mais à alterner avec elles, comme l’espace public alterne avec les espaces privés. Certaines personnes peuvent choisir de se consacrer exclusivement à la chose publique, certaines peuvent aussi vivre une partie de leur vie, voire leur vie entière, dans l’espace public, sans jamais posséder en propre d’espace privé, ni de choses privées ; de même, certaines personnes pourront préférer se consacrer uniquement à des activités privées, et renoncer à la possibilité d’effectuer un travail public, elles ne pourront cependant éviter d’utiliser l’espace public ; mais le plus grand nombre devrait choisir d’alterner entre travail public et activités privées, passant d’un espace à un autre, d’une fonction à une ou plusieurs autres.
Le temps de travail public doit être estimé en fonction des objectifs qu’on lui assigne. Ce que l’État doit aux personnes, c’est leur proposer un quantum de travail public qui leur assure les revenus nécessaires à leur vie sociale. Le salaire de ce quantum de travail public devrait donc couvrir l’ensemble des besoins élémentaires, naturels (se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner…) et sociaux (se former, s’informer, se distraire…), tout en laissant aux personnes le temps de se consacrer à d’autres activités privées.
Compte tenu de l’optimisation des tâches, permise par le développement des technologies, le politique pourrait,raisonnablement décider que les personnes aient à consacrer, à l’obtention de la satisfaction de leurs besoins élémentaires, deux heures par jour, ou deux journées (de sept heures) par semaine, ou encore 104 jours par an.
Cela ne signifie pas que tout travail public soit nécessairement limité à ce quantum. De nombreux travaux demandent une compétence et un engagement plus important des personnes. Celles qui le souhaitent, qui se seront formées pour cela, pourront postuler, et, si elles correspondent aux besoins des services publics, obtenir des engagements correspondant à plusieurs quanta de travail public.
Dans ce cas les salaires suivraient dans la même proportion, ou, afin de rester attractifs par rapport à la concurrence du privé, l’obtention d’un second quantum entraînerait plus que le doublement du salaire, par exemple pour un salaire d’un quantum de 1, celui de deux quanta serait de 3, celui de trois quantas serait de 5, celui de quatre quantas serait de 7, celui de cinq quantas serait de 9. Le temps de travail public pourrait ainsi aller de deux heures quotidiennes à dix heures, et l’échelle des salaires publics irait de un à neuf.
Mais pour la plupart des personnes le travail public se limitera au quantum auquel elles ont droit, et le reste de leur vie (un équivalent de 5 jours par semaine) sera consacré aux activités privées qu’elles choisiront, selon leurs désirs, leurs compétences et les opportunités qui se présenteront à elles.
Le quantum de travail public proposé, pourrait cependant varier selon l’âge, ou la situation familiale. Ainsi un travail public pourrait être proposé dès la fin du cycle des apprentissages élémentaires, mais restreint, non seulement dans le type d’activité, mais aussi dans sa durée, sous réserve de poursuite d’une formation secondaire.
Chaque quantum de travail assure les revenus nécessaires à la vie d’une personne, de telle sorte que si cette personne choisit de prendre la responsabilité d’une autre, qui ne serait pas en mesure de se prendre en charge, il lui faudra effectuer un quantum pour elle et un autre pour la personne qu’elle aura à sa charge, durant tout le temps qu’elle en assume la charge. Ce surcroît de charge pourra être partagé, notamment dans le cas de la procréation, par les deux personnes qui reconnaissent l’enfant. De même que le quantum de travail public, si le politique assumait effectivement sa fonction,devrait être un droit pour toute personne, de même l’obtention d’un quantum supplémentaire est un droit pour toute personne ayant à charge une autre personne.
Limites de l’action politique et séparation des pouvoirs
Le besoin du politique naît de la chose publique. Il semble donc que la responsabilité du politique devrait être circonscrite à la chose publique, et que la faillite générale du politique soit imputable au fait que ni les personnes au pouvoir, ni leurs inspirateurs, n’aient compris qu’elles devaient limiter leurs actions au développement et à l’entretien de cette chose publique, en la défendant contre les prétentions du privé, et contre les menaces du naturel.
Il y a cependant des problèmes qui se posent aux frontières, des cas limites sur lesquels une jurisprudence doit être établie, faute de mieux. C’est le cas lorsque les activités relevant du privé mettent en péril les personnes, par exemple en les contaminant, ou en polluant l’air ou l’eau. C’est également le cas concernant la santé. Selon quels critères la santé des personnes devrait-elle, ou non, être considérée comme une partie de la chose publique ?
Quelle que soit la forme que prend le pouvoir, y compris politique, ce pouvoir est toujours incarné, exercé par des personnes, et non par des entités abstraites comme « le peuple », « le système bancaire », « le parti communiste »… Dans tous les cas, c’est toujours un petit nombre de personnes, qui tire les ficelles du pouvoir. Si on compte sur le politique pour ouvrir et sécuriser un espace public, qui garantisse les personnes contre les violences naturelles et privées, comment garantir ces mêmes personnes contre les risques de subir la violence du politique ? Comment empêcher les camps de rééducation ou d’extermination ? Comment défendre les minorités, les opposants ? La solution historique consiste dans la séparation des pouvoirs, exécutif, législatif, juridique, auxquels s’ajoute ceux de l’économie, de l’information et, dans certains pays, du religieux. Cette séparation n’a pas seulement pour effet de créer des contre-pouvoirs, même si c’est évidemment une de ses fonctions. En imposant une partition du pouvoir on crée des scènes différentes, où le pouvoir se joue de façon différente, par différents personnages. On favorise ainsi la superposition des scènes, la rencontre entre les personnages, et donc la valorisation de l’exercice du pouvoir dans son ensemble. À l’inverse, toute concentration du pouvoir, tout assujettissement d’un pouvoir à un autre, efface une ou plusieurs scènes du pouvoir, diminue les probabilités de superposition des scènes, et entraîne une dévalorisation générale.
L’exercice d’un pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne, ou d’une seule famille,contribue à une perte générale des valeurs. Le pouvoir d’une personne, ou d’une dynastie, peut un temps se renforcer, mais moins il sera partagé, moins il créera de valeurs, de telle sorte que, pour continuer de s’imposer, il n’aura d’autre moyen que la violence. La pratique systématique de la torture, de l’enfermement, les camps de soi-disant rééducation ou d’extermination, ne sont pas des accidents de l’histoire, mais les produits inéluctables de la concentration du pouvoir. Il n’y a pas, il ne peut y avoir, de pouvoir détenu par une seule personne, ou une seule famille, qui ne soit accompagné de perte des valeurs, et de violence institutionnalisée.
La séparation et l’équilibre des jeux de pouvoirs sont des conditions nécessaires à un exercice valorisant du pouvoir. C’est pourquoi le politique doit se limiter à la gestion de la chose publique, et coexister avec d’autres formes de pouvoirs, sans empiéter, autant que possible, sur leurs espaces.
Résumé d’une utopie
Cette utopie se ramène à un petit nombre de propositions, dérivées de l’hypothèse selon laquelle la superposition des scènes est une condition forte de la valorisation des personnes et de leurs réalisations.
Il s’agit d’une « utopie », non seulement parce que ce qui est imaginé ne correspond pas à ce qui arrive actuellement, mais encore parce que les dernières évolutions de ce début de siècle tendent plutôt à entraver la superposition des scènes, et qu’elles doivent, par conséquent, mener le XXIe siècle à une nouvelle crise mondiale, après laquelle les politiques pourraient décider d’engager sur une autre voie les générations suivantes.
Proposition 1 : circonscrire l’action du politique à la chose publique.
Les personnes évoluent dans trois formes distinctes d’espaces. Les espaces naturels, les espaces privés, les espaces publics. Chacun de ces espaces est structuré différemment, et les choses qui s’y rencontrent sont elles aussi différentes.
Le besoin du politique apparait avec la formation d’une chose publique, il doit y être circonscrit.
L’action politique doit se limiter à la gestion de la chose publique, comme l’économie règle le privé, et la nature ce qui n’est ni public ni privé, de telle sorte que les différents espaces, publics, privés et naturels, se développent selon les principes qui leur sont propres, et que les personnes soient incitées, tout au long de leur existence, à passer d’un espace à un autre, à jouer avec une chose puis l’autre, et que ces passages suscitent des rencontres entre les différents personnages, et des opportunités que se produisent des superpositions de scènes.
Proposition 2 : gérer et développer la chose publique, de telle sorte que toutes les personnes puissent vivre et circuler dans l’espace public, en sortir, pour rejoindre des espaces privés ou naturels quand elles le souhaitent, et y revenir.
Si la responsabilité du politique est de garantir la sécurité des voies d’échanges, réelles et virtuelles, son action ne se limite pas à la réalisation, à l’entretien et à la surveillance de voies d’échanges, elle consiste également à assurer des lieux de vie pour les personnes qui se trouvent dans l’espace qu’elle a en charge, sans préjudice de la possibilité laissée à chacun de quitter ces lieux publics, pour rejoindre des espaces privés ou naturels.
Proposition 3 : remplacer l’alternance « travail » / « loisir », par la possibilité d’une alternance entre « travail public » et « activités privées » ou « naturelles ».
La chose publique concerne tous les citoyens. Sa formation, son entretien, sa sécurité devraient être proposés à tous, tout en laissant à chacun la possibilité de s’adonner aux activités, privées ou naturelles, qu’il souhaite.
Le travail public doit donc être proposé, et non imposé, à toutes les personnes, et son exercice limité, de telle sorte que chacun puisse, en parallèle, se former, travailler dans le privé, s’aventurer dans le naturel,se distraire… L’exercice d’un travail public doit apporter à chacun les ressources suffisantes à l’ensemble de ses besoins vitaux.