Écritures & Actions Artificielles

L’expression « intelligence artificielle » est source de confusions.

Alors que nous participons, ou à tout le moins assistons, à l’émergence d’une série de nouveaux outils d’écriture, et d’action, dont l’influence sur notre vie est déjà sensible, nous nous interdisons de comprendre ce qui arrive, et multiplions les malentendus, en utilisant un mot à contre-sens.

L’expression « intelligence artificielle », comme, dans un autre registre, celle de « loi naturelle », ne devrait être utilisée que de façon clairement ironique, ou, mieux encore, être remplacée par ce qui la décrit plus justement : « écriture & action artificielle ».

Dans notre expérience, aucune « intelligence » ne se développe sans « artifice », et plus particulièrement, dans la mesure où il y est fait recours dans chaque secteur d’activité, sans « outil », ni sans « écriture ». Mais aucune intelligence ne s’identifie à l’outil, ni à l’écriture. Le fait d’automatiser un outil, ou une écriture, ne leur confère aucune intelligence, mais cela ne manquera pas d’augmenter le pouvoir des intelligences qui maîtriseront les processus d’automatisations.

Il n’y a pas d’intelligence sans personnes à qui cette intelligence puisse être attribuée, soit en tant qu’auteur, soit en tant qu’interprète, ou critique.

Tant que la transmission était de type oral, il était nécessaire qu’il y ait, de génération en génération, des personnes pour mémoriser et enseigner les récits ou les savoirs. Mais une mémoire vive n’est pas toujours accompagnée de fantaisie, ni d’analyse ou de synthèse, de telle sorte que même dans les traditions orales, on devait faire la différence entre ceux qui se bornaient à mémoriser, et ceux qui faisaient vivre ce qu’ils avaient reçu. Avec l’écriture, et plus encore avec sa reproduction mécanique, il devient possible de confier au texte ce qu’on copie, en le comprenant ou non. Avec les écritures et actions artificielles, c’est une nouvelle révolution qui s’enclenche. L’intelligence se transformera inévitablement, et les personnes se transformeront ainsi, comme l’écriture les a déjà transformées.

S’il est juste qu’une part de ce qui est vécu reste « non-dit », il est plus fréquent encore qu’il soit « non-écrit », et se développe en échappant à la polarisation entre trace et interprétation. L’intelligence des personnes se développe donc déjà, différemment, sur les scènes de type oral, et sur celles de type écrit. Elle va maintenant avoir à se développer à partir de traces et d’actions générées artificiellement.

Un transformateur génératif préformé (GPT) produit une « écriture artificielle ». Face à ces productions, les personnes doivent se demander comment elles vont pouvoir utiliser une partie de ces textes ou de ces images, les interpréter, et comment cela pourra contribuer au développement de la dimension personnelle, c’est-à-dire à la valorisation des personnes et de leur monde.

Les personnes qui, d’une manière ou d’une autre, intervenaient sur la scène de production des écritures, et détenaient ainsi le monopole d’un pouvoir sur les autres, se sentent menacées par une sorte de concurrence déloyale, d’autant plus qu’elles s’étaient spécialisées dans le déchiffrement et la production de processus complexes, issus d’une multiplication des jurisprudences. L’histoire des sciences, celle des arts et celle des idées montrent toutes que chaque école est vouée à se complexifier jusqu’à devenir une inextricable affaire de spécialistes, ou de virtuoses, jusqu’au moment où des intelligences osent faire table rase, et susciter de nouveaux développements. La programmation informatique offre un exemple de cette évolution. En une génération, les programmes se sont complexifiés, et ont tant multiplié les lignes de codes, qu’il est devenu mécaniquement impossible à une personne, ou même à une communauté de personnes, de les reproduire ligne à ligne, ou d’en produire de nouveaux de cette manière. Puis il est arrivé la même chose aux programmes composés de briques de programmes, qui pouvaient être copiés-collés, modifiant la manière dont les concepteurs exerçaient leur intelligence. Les générateurs d’écritures artificielles peuvent faire craindre à ceux qui faisaient un travail mécanique sur la production ou l’extension des programmes, de perdre leur travail, mais ils fournissent aux créatifs l’outil sans lequel plus personne n’était à même de générer le nombre de lignes de codes nécessaire à un programme.

Pour la plupart des personnes, que les textes soient produits par une élite, proche des pouvoirs, ou par des ordinateurs, ne change pas beaucoup leur rapport à ce qui est produit. De la même manière, si les processus d’écritures artificielles permettent des applications automatiques, pour un grand nombre de personnes, que le taxi qui les prend en charge soit conduit par une personne ou roule automatiquement, que la responsabilité de l’accident qui les frappe soit imputable à une personne ou à celle d’un système de guidage automatique, que les balles, les bombes qui les blessent ou les tuent aient été envoyées par des personnes ou par des ordinateurs, rien de tout cela ne change fondamentalement pour les personnes ce qui leur arrive. L’observateur extérieur peut être davantage choqué par un robot tueur, que par une personne déchargeant une arme automatique sur d’autres personnes, mais non les personnes cibles elles-mêmes.

S’il s’agissait d’une « intelligence artificielle » les personnes seraient incitées à se reposer sur les résultats obtenus, et à laisser faire ; elles seraient bientôt dépassées par une « intelligence » dont le développement serait supposé sans limite.

L’écriture artificielle n’est pas plus une « intelligence », que l’écriture n’a été une « mémoire ».

Avec l’écriture la mémoire a changé d’objet. Elle est devenue un instrument au service de l’interprétation et du dialogue entre les textes. Avec l’écriture artificielle l’intelligence changera d’objet.

Les écritures artificielles se perfectionneront, et deviendront de plus en plus indiscernables des écritures produites par des personnes, mais elles n’échapperont pas aux travers de l’écriture elle-même : elles multiplieront les besoins d’interprétations, en même temps qu’elles en manifesteront les limites.

Les personnes sont impressionnées par les supposés pouvoirs des écritures artificielles, comme autrefois elles ont été frappées par les vertus des textes écrits, qui disqualifiaient une grande part du rôle de la mémoire des personnes, et déplaçaient hors d’elles-mêmes les critères des connaissances ; mais, après des siècles d’histoire, nous mesurons combien l’écriture, en même temps qu’elle fixe la lettre, suscite l’incompréhension de l’esprit, la multiplication des interprétations, tirées dans toutes les directions, et presque jamais vers le centre de la cible.

N’importe quel artisan, de n’importe quelle époque, sait qu’il faut parler avec ses clients, surtout s’il y a des problèmes, et non se borner à leur écrire (même s’il peut être utile de laisser aussi une trace écrite), parce qu’on s’entend avec ceux avec qui on parle, quand on ne peut qu’interpréter les textes qu’on lit, et que la lecture seule engage une procédure sans fin.

Plus l’écrit remplace l’oral, plus se multiplient les interprétations, moins les personnes se comprennent.

Nous constatons déjà comment l’usage des écritures artificielles, via les réseaux sociaux, contribue à aggraver l’incompréhension entre les communautés.

Pour autant que la compréhension soit l’objet de l’intelligence, l’usage des écritures, artificielles ou non, suscite plutôt une inintelligence générale.

Une fois régi par les écritures artificielles, le monde a de fortes chances de ressembler à l’administration de Kafka. Plus les écritures interviendront dans le cours de la vie des personnes, et plus les personnes, en charge de leur interprétation, exerceront un pouvoir sur les autres, les contraignant et les exploitant ; plus aussi il faudra d’intelligence, d’inventivité, pour passer entre les mailles du filet ; comme il a fallu plus d’intelligence pour se frayer un chemin parmi les écritures, qu’il n’en fallait pour que la vie fasse sens dans les cultures orales.

L’intelligence est une propriété de la dimension personnelle. Penser, c’est valoriser en faisant sens. Mais il ne peut y avoir de valorisation hors de la temporalité ouverte par les superpositions de scènes, ou par les rencontres entre les personnages, par les interactions entre les différentes fonctions et la création de fonctions nouvelles, résultantes de ces interactions.

Imaginer une « personne artificielle »

Pour qu’il y ait, à proprement parler, une « intelligence artificielle », il faudrait qu’il y ait une « personne artificielle ».

Qu’est-ce qu’une « personne » (organique ou artificielle) ? La dimension personnelle se forme par la rencontre entre les personnages, lorsque se produit une superposition des scènes. Pour qu’il y ait une personne, il faut qu’une entité évolue sur plusieurs scènes, qu’elle assume durablement plusieurs fonctions, et prenne l’habitude de jouer des rôles différents, puis qu’elle ait l’occasion de faire se rencontrer deux de ses personnages, lorsque se croisent les partenaires qu’elle a sur les différentes scènes. Alors l’entité se transforme, et, peu à peu, acquiert une personnalité, qui est le produit imprévisible de la qualité de chacun de ses personnages, de l’approfondissement de ses fonctions, et de leur mode de rencontres.

Théoriquement, rien ne s’oppose à la formation de « personnes artificielles ». Ce seront des entités multifonctions, « sans portes ni fenêtres » numériques, de telle sorte qu’elles auront à produire leur propre conversion de l’analogique au numérique, selon les capteurs dont elles seront dotées, et pourront ainsi acquérir différentes compétences, qui, lorsqu’elles seront amenées à se rencontrer, induiront une personnalisation. Elles devront donc ressembler à ce que Leibniz nommait des « monades ». C’est la condition pour que leurs expériences les particularisent.

Le concept de “monade”, forgé par Leibniz, dans le cadre de sa théorie d’une « harmonie préétablie », peut sembler déroutant, et n’être qu’une fantaisie arbitraire, mais il traduit l’expérience du langage mathématique. Les personnes se voient ouvertes sur le monde, et ne peuvent facilement admettre qu’elles devraient en quelque façon être « sans porte ni fenêtre ». Mais nos ouvertures sur le monde sont strictement conditionnées par les cinq sens : à la manière de connexions analogiques. En toute personne, le personnage du mathématicien est« sans porte, ni fenêtre », ou, pour le dire d’une autre image, issue de l’usage informatique, sans port numérique.

Si les mathématiques sont effectivement le langage du monde (le seul langage par lequel on puisse formuler ce qui arrive, par opposition aux langues vernaculaires, qui en formulent des représentations), alors les personnes sont des monades, sans oreilles numériques pour entendre le monde, sans yeux numériques pour le voir… mais avec des sens analogiques qui permettent de faire, et de conserver des traces, des expériences et des récits du monde.

Comme il n’y a pratiquement pas de situation simple, pas d’expérience qui ne fasse intervenir des interactions irréductibles à des causes simples, cela revient à faire de la traduction de l’analogique au numérique, une interprétation, et de celui qui s’y adonne régulièrement, un sujet.

Ce qui est reçu, par l’intermédiaire des cinq sens, est conditionné par les capacités de ces sens. Et ce que le sujet formule des informations reçues, il le fait sous la forme d’un récit. L’ensemble des récits d’un sujet forme un point de vue qui, progressivement, au fur et à mesure des expériences, se distingue de plus en plus de celui des autres entités.

Si on voulait personnaliser les écritures artificielles, et en faire de possibles intelligences,il faudrait les fabriquer sans ports numériques, avec seulement des capteurs et transmetteurs analogiques, les laisser accumuler des expériences. On constaterait alors comment, lorsque deux de leurs fonctions se rencontrent, et qu’il se joue l’analogue d’une superposition des scènes, elles se personnalisent.

Pour se personnaliser,les entités artificielles devront donc se particulariser en assumant plusieurs fonctions, en les optimisant grâce à leur capacité d’auto-apprentissage, elles devront aussi avoir des opportunités de faire interagir leurs différentes fonctions, ce que, pour une personne on désigne par « rencontre entre ses personnages » ou « superposition des scènes ». L’ensemble de leurs expériences aura un commencement et une fin. Et chacune de leurs expériences de personnalisation marquera un moment irréductible à des conditions initiales, et irréversible.

Il est possible que l’humanité parvienne un jour à faire apparaître des « intelligences artificielles », ce seront des personnes artificielles, qui naîtront, se développeront et mourront, sans que ce qu’elles ont été puisse en aucune façon être conservé, mais seulement les traces qu’elles auront imprimées sur la partie du monde qu’elles auront parcourue.

Ceci peut sembler difficile à comprendre tant qu’on en reste à cette contre-vérité que ce qui forme la personne est une « âme immortelle », alors que tout au contraire c’est le fait d’être mortel qui donne une âme, ou pour utiliser un vocabulaire non religieux, c’est le fait de naître et mourir, de parcourir un moment, qui fait de nous des personnes, c’est-à-dire des entités intelligentes, susceptibles de nous valoriser et de valoriser notre monde.

De ce point de vue l’allongement de la durée de vie est plutôt un risque, voire un mal qui, au même titre que l’extension de l’ambition, la prétention à bâtir pour mille ans, ou pour toujours,suscite le mal sous ses formes les plus extrêmes.

Si donc j’imagine qu’une personne devienne immortelle, parce qu’un moyen de sauvegarder ce qu’elle est, et de le faire passer à une autre entité, aurait été trouvé, soit en transgressant ses limites de conversion, par une porte numérique, soit parce qu’on pourrait cloner ce qu’elle est, et le faire migrer d’un organisme à l’autre,alors, artificielle ou naturelle, cet immortel incarnerait la figure du mal absolu, ou de la plus radicale dévalorisation. Il ne s’agirait pas d’une « personne » mais d’une figure de la dépersonnalisation.

Ce à quoi on assiste au début du XXIè siècle, l’apparition des écritures et actions artificielles, est appelée à des développements dont on ne peut prédire les limites, qui vont influencer la vie des personnes au-delà de toute imagination, sans qu’il y ait nulle autre trace d’intelligence, que celle des personnes qui vont être en capacité d’exploiter ces écritures et ces actions.

Si l’humanité court le risque d’une très générale dépersonnalisation, c’est à cause de l’usage dévalorisant qui sera fait des actions artificielles, soit par les politiques, dans les dictatures, pour se maintenir au pouvoir, soit par les détenteurs des pouvoirs économiques, qui les auront développées pour servir leurs intérêts.

À ce jour, l’idée d’une véritable intelligence artificielle, issue de personnes artificielles, qui serait vouée à la valorisation, n’est pas d’actualité.

Sur le « Politique »

Faillites du politique

Le politique semble aujourd’hui largement discrédité, tant dans les démocraties, où le premier parti est l’abstention, et où les opinions s’estiment manipulées, que dans le reste du monde, où règnent des dictateurs qui se maintiennent au pouvoir par la violence.

Est-ce vraiment nouveau ? Les plus anciennes écritures narratives évoquent le dictateur en place, et la violence qu’il exerce. Ainsi les plus anciens récits égyptiens illustrent les actions belliqueuses du premier pharaon régnant sur la haute et basse Égypte. Dès l’invention de la démocratie Athénienne, puis Romaine, les textes dénoncent la corruption des politiques de leur temps, les succès frelatés des démagogues, en les comparant à l’intégrité et la grandeur des hommes du passé.

Soit donc on vante les actions d’un dictateur qu’on craint, parce qu’il frappe et torture ceux qui s’opposent à lui, jusqu’à ce qu’il soit destitué et subisse, à son tour, un peu de la violence qu’il a exercée ; soit on dénonce la corruption des gouvernants de son temps, en idéalisant ceux d’autrefois. Dans tous les cas le politique est associé au cynisme, à la violence, à l’immoralité et même à l’inhumanité, pour autant qu’on relie la notion d’humanité à ses valeurs.

Le précédent millénaire s’est achevé par une longue et meurtrière démonstration des capacités de nuire du politique. Les hommes au pouvoir se sont emparés des technologies nouvelles pour amplifier les destructions, jusqu’à menacer la survie de peuples entiers, et de l’humanité. Opposés les uns aux autres, ils ont formé des camps adverses, qui se rejoignaient, à proportion de leur pouvoir, en multipliant les crimes, les tortures, les destructions massives.

Le nouveau millénaire s’ouvre par la prise de conscience que, non contents d’avoir multiplié les conflits et opprimé les minorités, les politiques ont refusé de prendre des mesures contre le réchauffement climatique, ni contre la pollution de la terre et des océans, menaçant ainsi la survie de notre espèce et des autres espèces animales.

Plutôt que d’imputer les multiples faillites du politique à sa nature propre, ou à celle de l’humanité, plutôt que d’invoquer la « corruption » inhérente à l’exercice du pouvoir, ou une « nature humaine » fondamentalement mauvaise, je propose une autre explication, moins fondée sur une opposition entre le bien et le mal, que sur une opposition entre la connaissance et l’ignorance.

Il y a inévitablement des hommes politiques corrompus et pervers, mais il n’est pas raisonnable de supposer qu’il n’y ait que cela. Il existe aussi quantité d’hommes et de femmes qui ont le souci du bien commun, et même ceux qui s’approprient le pouvoir pour le mettre au service de leurs intérêts, ou de ceux de leurs proches, ne sont pas nécessairement dénués de désir de développer ce qu’ils considèrent comme leur pays, leur peuple. Si tous échouent c’est qu’ils ne voient pas quels chemins mènent à des issues favorables.

Les politiques avancent, et nous font avancer, à l’aveugle. Il faut commencer par reconnaître cette cécité, qui est aussi la nôtre.

Il n’y a en effet pas, d’un côté, des hommes et femmes politiques, qui seraient ignorants, et, de l’autre, des théoriciens qui penseraient justement le politique, mais ne seraient pas compris par celles et ceux qui la mettent en pratique.

Depuis l’antiquité, notre compréhension du politique est fautive. Cicéron en offre un exemple :

« L’État est la chose du peuple. Mais le peuple n’est pas tout groupement d’hommes réunis de façon quelconque, c’est le rassemblement d’une multitude qu’associent l’acceptation générale du droit et la communauté des intérêts. » Cicéron, (Rep. 1, 39)

Comment condamner plus sûrement et plus rapidement la réflexion politique à s’enliser dans des sables mouvants, que par le lapidaire énoncé : « Est res publica res populi » ? En glissant du « public » au « peuple », on perd toute chance de se rattraper à rien de consistant. Il n’y a de peuple, à proprement parler, que dans la mesure où des communautés vivent non seulement dans des « espaces naturels », qu’elles cherchent à transformer en « espaces privés », mais aussi dans des « espaces publics ».

Cicéron le voit puisqu’il ajoute aussitôt que le peuple n’est pas n’importe quel rassemblement d’êtres humains. Mais il a, cependant, orienté sa réflexion, et celle de ses successeurs, dans une suite d’impasses, en définissant un terme par un autre, à la fois plus obscur et dépendant du premier.

La notion de « chose publique » désigne l’objet du « politique ». C’est la « chose publique » qui fait naître, et entretient, le besoin du « politique ».

Quelle est cette chose publique dont le politique est en charge ?

Pour la définir, il faut se demander quelles sont les autres choses, dont elle se distingue ? Comment ces diverses choses coexistent-elles, et, par suite, où commence et où s’arrête la responsabilité du politique ?

La notion de « chose publique » peut ainsi être abordée de façon négative, en la distinguant de la « chose naturelle », et de la « chose privée ».

Comprendre le politique c’est d’abord déterminer son champ d’action : l’espace dans lequel se forme et se développe la chose publique. Et ce n’est que de cette compréhension qu’on peut espérer formuler comment l’action du politique pourra contribuer à une valorisation générale des personnes, des communautés et de leurs mondes.

Champ d’action du politique : la chose publique

Le slogan « tout est politique » a eu un effet dévastateur, en renforçant l’idée selon laquelle le politique devrait intervenir dans tous les registres humains.

Aucune politique ne peut réussir si on ne commence par délimiter son champ d’action.

Le champ d’action du politique est la chose publique.

Là où s’arrête la « chose publique », là s’arrête la responsabilité du politique.

Cette chose doit être, dans un premier temps au moins, définie de façon négative. Une chose publique peut être distinguée de ce qui est naturel, par les règles qui s’y exercent, et de ce qui est privé, par son libre accès à tous.

L’espace naturel, comme les espaces privés sont étrangers au politique, qui n’a pas vocation à y intervenir, sinon pour garantir les interfaces entre ces espaces et l’espace public.

Ce qui se produit dans l’espace naturel, comme dans les espaces privés échappe au politique, qui doit seulement garantir que l’espace public est effectivement ouvert à tous, et que donc nul ne puisse être, contre son gré, enfermé dans un espace privé, ni contraint à passer directement d’un espace privé à un autre, ou d’un espace naturel à un espace privé, sans passer par l’espace public, et pouvoir y prendre la direction qu’il veut.

La chose publique suscite le besoin du politique, et fixe les limites de son pouvoir.

Le politique doit maintenir l’espace public ouvert et sécurisé, accessible à tous, c’est-à-dire qu’il ne peut se limiter à garantir les voies d’échanges, même si c’est une de ses responsabilités, et que chaque communauté privée n’attend que cela de lui, afin de favoriser ses affaires. Il doit aussi assurer à toutes les personnes, la possibilité de vivre dans l’espace public, aussi longtemps qu’elles le souhaitent, et d’y travailler à ses œuvres, autant qu’elles le souhaitent. Il doit enfin garantir l’interface entre l’espace public et l’ensemble des espaces privés et naturels, de telle sorte qu’il soit toujours possible aux personnes de quitter un espace privé ou naturel dans lequel elles se trouvent.

Le politique a pour fonction de garantir un espace public qui soit, pour tous ceux qui le souhaitent, un espace de vie et de passage, et ce sans empêcher ceux qui veulent travailler et vivre dans le privé, de le faire, ni empêcher ceux qui le souhaitent de s’aventurer dans l’espace naturel.

La vocation d’un gouvernement, et sa justification, consistent à mettre en place les conditions de la production des œuvres qui forment la chose publique, à garantir leur entretien, et la sécurité de vie et de circulation des personnes dans l’espace public.

Le politique ne peut cependant, par lui-même, créer les valeurs de l’espace qu’il a en charge. Il peut mettre en place les conditions pour que les personnes passent fréquemment de l’espace public à un ou plusieurs espaces privés, ou s’aventurent dans des espaces naturels, alternant les activités dans l’espace public et celles dans des espaces privés ou naturels ; et, ce faisant, il peut favoriser la superposition des scènes, la rencontre entre les personnages, et l’interaction entre les fonctions, qui sont les ferments de la création de valeurs.

S’il faut délimiter clairement, et distinguer les activités menant à la production de biens d’échange, et celles menant à la réalisation d’œuvres, les activités privées et celles publiques, il ne faut en aucun cas ériger des murs entre les deux types d’activités, qui empêchent les personnes de passer de l’une à l’autre. De telles exclusions mènent inévitablement à une dévalorisation générale, même si cette dévalorisation est cachée par la réussite d’une toute petite fraction de la population.

Il n’y a pas d’un côté – public ou privé – le bien, qu’il faudrait développer le plus possible, car il serait ce qui valorise, et de l’autre ce qui dévalorise, le mal qu’il faudrait réduire autant que possible. Pas plus qu’il n’y a « de bonnes choses » dans l’un, que l’autre devrait recopier : le privé doit se développer selon ses propres règles, qui sont celles du marché, inhérentes aux biens d’échanges qui le forment ; le public doit se développer selon ses propres règles, celles du politique, inhérentes aux œuvres qui le forment ; et pareillement l’espace naturel se développe selon sa nature. Mais seul le politique peut garantir à toutes les personnes la liberté d’accès à l’espace public, et de vie dans cet espace, tout en laissant à tous celles qui le veulent la possibilité de quitter l’espace public pour vivre, travailler ou se distraire dans les espaces privés ou naturels auxquels elles ont accès.

Fonction du politique

La vocation du politique, pour le dire d’une image, est de bâtir et entretenir les “voies” et les “maisons” communes.

Une « voie commune », représente ici l’ensemble des moyens d’échanges, depuis les routes jusqu’aux moteurs de recherche.

Une « maison commune » représente l’ensemble des lieux de vie partagée : places publiques, habitations partagées, langages en usage, musées, médiathèques…

Ces “voies” et ces “maisons”, ces lieux de vies et de circulations, le politique a en charge (ou devrait avoir en charge, puisque, de fait, il ne le fait pas) d’en garantir l’ouverture effective – l’accès, la possibilité de s’y déplacer et d’y vivre – et la sécurité.

À cela se limite la fonction du politique.

Tout le reste lui échappe et, à proprement parler, ne le concerne pas.

La vie et la mort dans les espaces naturels, la production des biens et leurs échanges dans les espaces privés sont étrangers au politique.

La sélection naturelle est à la fois nécessaire et suffisante au relatif équilibre du vivant dans l’espace naturel. La dynamique instaurée entre l’offre et la demande suffit à régler les activités privées, par une sélection économique analogue à la sélection naturelle.

Le politique n’a pas à intervenir dans la sphère privée, ni à la contraindre à quoi que ce soit, pourvu qu’il assure à tous la possibilité de vivre et circuler dans l’espace public, par une offre de travail public qui garantisse à tous la satisfaction des besoins élémentaires, naturels et sociaux, tout en laissant à tous le temps de s’adonner à d’autres activités privées : se former, entreprendre, produire des biens, les échanger, se distraire, etc.

Faute de comprendre quelle est sa vocation, le politique agit de façon inconséquente, et finit inéluctablement par susciter la démagogie et la violence organisée pour dissimuler sa responsabilité dans l’échec social.

Dans le meilleur des cas, pour compenser son inefficacité, le politique a mis en place des pansements supposés calmer les douleurs sociales, en intervenant dans des domaines qui n’auraient pas dû dépendre de lui. À moyen et long terme ces remèdes, appliqués hors du domaine de compétence du politique, contribuent à infecter le corps social, et non à le guérir.

Il n’y a pas une mesure sociale qu’on puisse citer avoir durablement un effet positif : ni la limitation du temps de travail, ni les congés payés, ni la retraite, ni les allocations chômages, ni la gratuité des soins ou de l’enseignement, ne remplacent ce que devrait faire le politique : faire de la chose publique un espace où tous puissent vivre et échanger les biens qu’ils produisent dans les espaces privés, ou ramènent des espaces naturels.

Choses naturelles, privées & publiques

La chose publique est si essentielle à la vie des personnes, et au développement des valeurs, qu’il est impossible de se représenter, avec assez de précision, ce que c’est qu’être vivant en l’absence de tout espace public, ouce en quoi cela pouvait consister que vivre avant son apparition.

Se représenter ce que serait le monde sans chose publique, ce serait comme vouloir dire ce que serait la vie des personnes avant tout langage, ou hors de tout langage (dont la transmission est une partie de la chose publique).

Les défenseurs les plus acharnés de la « nature », ou du « privé », organisent leur défense depuis l’espace public, comme le pianiste organise sa musique à partir des touches du piano, de ses cordes ou des différentes pièces qui le constituent.

Parler d’un espace naturel, c’est faire référence à un espace ouvert, offrant à ceux qui y vivent toute liberté de mouvement, sans aucun règlement, ni garantie. Un tel espace mérite le nom de « naturel », parce que la nature en fournit l’exemple, mais de tels espaces naturels se développent aussi au sein des communautés animales et humaines.

Il s’en faut, cependant, de beaucoup que tout espace, sur cette planète, soit, en ce sens, entièrement naturel : dès qu’il y a des vivants territoriaux, il y a des espaces privés au sein de l’espace naturel.

Les espaces privés se forment et se défont ; leurs limites sont tracées, tendent à être renforcées, puis sont détruites par des forces supérieures, vivantes ou non.

Ce n’est pas la végétation, et moins encore la présence de vivants animés, qui définit l’espace naturel, mais l’absence de délimitation reconnue et de tout règlement effectif.

Le terrier d’un rongeur, le nid d’un oiseau, le territoire d’un fauve, ne sont pas plus « naturels » qu’un pavillon de banlieue. Ils sont des « espaces privés », marqués par leurs propriétaires. Certes, les humains ne les considèrent pas ainsi, mais, en ceci, l’homo sapiens ne se distingue pas de quantité d’autres espèces animales, non seulement parce que, comme beaucoup d’animaux, il tente de privatiser des parties de l’espace naturel, mais aussi parce que, comme les autres espèces, il méprise et tient pour nulles les limites tracées par les autres. Les humains se comportent donc de façon doublement « animale », d’une part en marquant un territoire qu’ils prétendent s’approprier, et qu’ils vont défendre par tous les moyens dont ils disposent ; d’autre part, en considérant comme « disponible », tout ce qui n’a pas été délimité par leur « communauté ». De la même façon, les éléphants ne considèrent pas le droit de propriété des agriculteurs, ni les ours ou les loups celui des éleveurs.

Y compris au sein de leur espèce, entre êtres humains, les propriétés ne sont respectées qu’au sein d’une communauté. Les délimitations reconnues dans une communauté sont tenues pour nulles par les autres, sauf si elles sont défendues de façon suffisamment dissuasive.

Partout, où se rencontrent des vivants territoriaux, s’interpénètrent l’espace naturel et les espaces privés.

L’espace naturel est originaire : il faut bien qu’au commencement il y ait eu, avant l’apparition du vivant, un tel espace, de même que, partout dans l’univers, là où nul vivant ne se reproduit, il n’y a que du « naturel ». Et même lorsque les vivants se multiplient, ils vivent encore dans l’espace naturel, tant qu’ils dérivent avec le courant.

Dès qu’apparaissent des vivants territoriaux, l’espace naturel se creuse d’enclaves privées, plus ou moins stables, et ces mêmes vivants sont amenés à passer d’un espace à un autre.

L’élan d’appropriation des espaces, leur privatisation, réduirait à une peau de chagrin l’espace naturel, si les délimitations n’étaient éphémères. À l’inverse, les espaces privés seraient de simples maisons de paille, s’ils ne favorisaient une certaine stabilité.

Un espace est privatisé dès lors qu’un individu, ou un groupe, identifie sa survie à cet espace. Empiéter sur l’espace privé c’est comme attaquer un vivant acculé, sans possibilité – à ses yeux – de retraite : il se comporte comme s’il n’avait d’autre choix que vaincre ou mourir. Cela ne garantit pas la pérennité de son espace privé, ni de sa vie, mais contribue à en faire un facteur de relative stabilité, à l’échelle de sa vie.

L’histoire des vivants animés territoriaux est une suite, continue, de privatisations, d’efforts pour marquer les limites de territoires et les préserver, puis de remises en causes de ces limites, par de nouveaux venus, de nouvelles générations.

Dès que des communautés connaissent une relative expansion, apparaît, entre les espaces privés, et hors de l’espace naturel, un espace public au sein duquel se forme la chose publique.

La « chose naturelle » ou l’espace des libertés

L’espace naturel ne connaissant aucune règle, ceux qui craignent pour leur survie, pour leurs biens ou pour leurs œuvres, éprouvent la tentation de le réduire, voire de le supprimer, pour le remplacer par des espaces sous contrôle.

Cependant l’espace naturel ressurgit inéluctablement à côté, ou au sein de ce qui a prétendu le réduire, et il est certain que, tôt ou tard, le naturel finira par effacer les limites tracées par le privé et le public.

La résurgence du « naturel » ne se produit pas seulement dans ce que nous nommons « la nature », mais aussi dans les sociétés humaines, et pas seulement dans ce que nous nommons le « monde réel », mais aussi dans les « mondes virtuels ».

Malgré les efforts constants des politiques pour contrôler les populations, et assurer un maximum de sécurité, malgré ces mêmes efforts fournis au sein de chaque propriété privée, pour garantir la sécurité des biens et des personnes, l’histoire suggère que les espaces naturels ne sont pas définitivement supprimés, mais qu’ils ne sont privatisés, ou transformés en espaces publics, que provisoirement, le temps d’une parenthèse.

Ceux qui, le long de l’océan, dressent des digues pour protéger leurs navires, savent que les vagues finiront par saper leurs constructions, et les faire s’écrouler ; mais ils comptent aussi sur l’océan pour les nourrir, par la pêche, et pour porter leurs navires d’un port à l’autre.

La chose naturelle finit toujours par détruire les remparts édifiés par les espaces privés, et les frontières instituées par les politiques ; toujours, elle trouve des moyens de contourner les règlements, d’user les structures, jusqu’à ce qu’elles s’effondrent, au mépris des droits des personnes ; mais la chose naturelle contribue aussi au renouveau.

Pour comprendre la fonction du naturel, il est éclairant de se demander à quoi correspond la chose naturelle, du côté de la culture ou du virtuel ? On s’aperçoit alors que ce qui effraie dans la réalité, l’absence totale de sécurité, qui ne se limite pas uniquement aux proies, mais frappe aussi les prédateurs, pareillement victimes, non seulement de concurrents, mais aussi de parasites, de virus, cette même prolifération sans règle, nous fascine et nourrit notre imaginaire dans l’ordre du virtuel. Cette même prise de risque, sans filet, ce même jeu avec l’impossible ou l’immoral, l’incursion hors des règles, est le creuset de toute littérature, de tout art, et probablement de toute œuvre.

L’espace naturel est le lieu où il est possible de s’aventurer.

Là où la chose naturelle est, momentanément, enfermée, pour devenir chose privée, il n’y a plus que la reproduction du Même.

Celui qui enclôt sa propriété de hauts murs, le fait pour se garantir de toute mésaventure ; ce faisant, et tant que ses protections sont efficaces, son espace se ferme à toute aventure, dans l’ordre de ce qui a été sécurisé. Plus rien n’y arrive, sinon la marche des jours, des saisons, des années, et le retour des mêmes cycles. Jusqu’au jour où survient un événement naturel.

Au sein d’un tel espace, sécurisé, des événements d’un autre ordre, par exemple scientifiques, littéraires ou artistiques, peuvent survenir et se multiplier. C’est qu’alors, dans l’ordre virtuel, ceux qui inventent se sont aventurés, au-delà des limites conventionnelles, dans un espace virtuel, analogue à l’espace naturel, et en ont ramené leurs œuvres. Mais, de la même façon que, dans l’ordre du réel, il est possible d’interdire l’aventure au sein d’une propriété privée, en la sécurisant, il est possible dans l’ordre du virtuel d’interdire l’aventure, en limitant la réflexion ou la pratique à des règles préétablies. Et, de la même façon que, dans l’ordre du réel, s’aventurer dans un espace naturel, c’est prendre des risques pour son intégrité ou sa vie, de la même façon, dans l’ordre du virtuel, s’aventurer hors des questions et méthodes convenues, hors des espaces balisés par des règles, c’est courir le risque de ne rien formuler ou réaliser qui ait un sens. L’histoire ne retient que ceux qui, en s’aventurant, ont réussi à bâtir une œuvre ; elle oublie tous ceux qui se sont aventurés et se sont perdus dans des élucubrations, ou n’ont simplement rien achevé.

L’espace naturel est décrit, négativement, par son absence de règlement, son « insécurité », et, positivement, par la notion de « libertés ». Il y a là une forte dissymétrie, car il semble qu’on puisse plus facilement s’entendre sur ce que sont les « règlements », ou la « sécurité », que sur la ou les « libertés ». S’interroger sur les diverses conceptions de la liberté, c’est mettre la main dans un engrenage dont on ne peut sortir que laminé, tant les imbrications philosophiques en sont complexes, et lourdes leurs hypothèses. Il y a cependant une certitude psychologique : lorsqu’on a dérivé, à l’aventure, même si l’on n’avait, pour se diriger, ni voile, ni gouvernail, si on en réchappe, et revient sur une terre ferme, on a l’impression, au moins rétrospective, d’avoir été « libre ». Au-delà de ce ressenti, on ne peut que reconnaître qu’il n’y avait alors ni règle, ni sécurité, et qu’on s’était aventuré dans un espace naturel.

L’espace naturel ne peut pas plus être protégé, qu’il ne peut être règlementé, ni encadré.

Il est vain de demander à des acteurs du privé de restreindre leurs appétits, et de respecter les libertés ou l’espace naturel, car il est dans la dynamique du privé de consolider ses limites, d’accumuler les biens qui le définissent, et non de respecter ce qu’il exploite, sauf si c’est dans son intérêt.

De même que le privé tentera toujours de privatiser la chose naturelle (et la chose publique, si le politique est défaillant),de même le politique ne pourra, par exemple, en déterminant, et surveillant, des « réserves naturelles » ou des « zones protégées », faire autre chose que les changer en formes écologiques de l’espace public.

Aucune instance issue d’un autre espace, ne peut venir au secours des libertés, ou de la chose naturelle, si elle est menacée. Seule une dévalorisation des conditions de vie, due à la disparition des libertés, ou à l’occultation de l’espace naturel, entraînera, par crises successives, un retour du naturel.

L’espèce humaine a pris l’habitude de se surévaluer, et de se considérer au-dessus des autres vivants. C’est encore ce qu’elle fait en imaginant qu’elle soit en capacité de « sauver la nature », parce qu’elle a contribué à la polluer. Les perspectives du réchauffement climatiques, et ses effets catastrophiques, viennent rappeler que c’est le naturel qui, toujours, menace le privé (et le public), et finit par effacer les limites que les vivants territoriaux veulent ériger.

La « chose privée » ou l’espace des biens

Autant l’espace naturel est ouvert, et se caractérise par cette ouverture, autant l’espace privé se caractérise par ses fermetures, garantissant, autant que possible, les individus qui y vivent et les biens qu’il contient.

Privatiser, c’est instaurer une clôture, une limite.

On a pris l’habitude d’opposer le « privé » au « public », tout en confiant au politique le soin d’intervenir hors de son champ d’action légitime, si bien que le discours dominant et l’opinion commune, associent la « défense du privé » à celle des « libertés » d’entreprendre, de croire ou de penser.

Associer le « privé » aux « libertés » n’est pas simplement une erreur, c’est une contre-vérité, qui tend à dévaloriser l’un et l’autre.

On peut avoir besoin d’un espace privé, sécurisé, pour s’aventurer dans un autre registre, c’est qu’alors on ouvre un espace naturel – d’un autre ordre – au sein d’un espace privé.

La privatisation trace une limite qui fait obstacle à ce qui menace son propriétaire ou ses biens. Elle est faite pour cela : préserver les personnes et les biens des dangers extérieurs ; mais elle incite également, par la sécurité et le confort qu’elle procure, à séjourner en son sein, c’est-à-dire qu’elle n’arrête pas seulement les intrusions, mais dissuade de s’aventurer au-dehors.

Les clôtures soustraient un lieu à l’espace naturel, en restreignant son accès. Elles n’ont évidemment pas vocation à enfermer le propriétaire de l’espace privé ainsi délimité et protégé, mais la relative sécurité qu’il y trouve, l’incite à y développer ses activités, à optimiser la production des biens qu’il pourra échanger, et à organiser sa vie au mieux de ses goûts.

La privatisation tend donc, d’une part, à l’accumulation des biens, et, d’autre part à une relative sédentarisation des personnes, au sein de ce qu’elles considèrent comme « leur » espace. Pour le formuler d’une image : le marin peut plonger pour harponner un poisson, ou pour chercher des perles, et ramener ce qu’il a trouvé dans son bateau, mais il aura tendance à préférer rester à bord, pêcher à la ligne ou au filet, ou encore remonter les casiers qu’il aura immergés, sans se risquer lui-même dans le courant ; et lorsque survient une tempête, il voudra rentrer au port, protéger sa vie et sa propriété privée – son bateau et ses biens – des risques naturels, dans un espace sécurisé par des digues. Autant qu’il est en son pouvoir, le marin agrandira et renforcera son navire, afin qu’il résiste mieux aux intempéries, et contienne davantage de biens, il élargira aussi la zone portuaire, protégée ; mais il sait qu’il lui faudra toujours se risquer en pleine mer, pour pêcher ou commercer. Sur la terre ferme, les privatisations de l’espace naturel semblent pouvoir s’étendre sans autre limites que celles des autres propriétés privées, et que celles formées par les grands obstacles naturels. En arrivant dans des espaces libres, ou naturels,les personnes n’ont rien de plus pressé que de s’approprier les territoires disponibles, et de réduire au minimum la chose naturelle. Elles resteraient alors dans leur zone de sécurité, si elles ne coopéraient ponctuellement pour des actions requérant de s’unir, ou si elles n’étaient en conflit les unes avec les autres pour la jouissance de ces espaces, et amenées ainsi à voir se superposer leurs espaces, de façon violente, rythmée par les conflits et les destructions, mais pourtant valorisées, par ces superpositions et les rencontres qu’elles suscitent entre leurs personnages.

Frontières géographiques

On a pris l’habitude de caractériser les divers espaces publics par leurs frontières. C’est que, quel que soit le régime politique en cours, l’espace public a été contaminé par les mentalités du privé. Les gouvernants, au lieu de gérer la chose publique, de telle sorte qu’il soit possible à tous d’y circuler et d’y vivre, n’ont eu de cesse d’en faire leur espace fermé, par opposition au territoire des autres gouvernants avec lesquels ils s’alliaient ou se combattaient selon leurs intérêts du moment.

La souveraineté d’un État s’exerce sur sa chose publique, et non, à proprement parler, sur son territoire.

S’il y a des choses naturelles, et il y en a nécessairement, dans la sphère d’influence directe d’un État, elle échappe à son contrôle (c’est la définition du naturel, que d’échapper à tout contrôle) ; et s’il y a des choses privées, au sein d’un État, elles se soustraient autant qu’elles le peuvent à son contrôle, en se réfugiant derrière leurs clôtures. Si, par contre, la chose publique excède les limites géographiques d’implantation d’un gouvernement, elle n’en est pas moins sous son contrôle, éventuellement partagé avec d’autres États. C’est ainsi qu’un port peut appartenir à un État non riverain, ou que des voies d’échanges, réelles et virtuelles, peuvent être tracées par un État hors de ses frontières géographiques, et gérées par une coopération d’États.

Même s’il faut des frontières administratives, pour établir les responsabilités et la répartition des taxes, ce ne sont pas les frontières qui définissent la chose publique, ni, par conséquent, les limites de l’action du politique.

Définir une chose par ses frontières est le propre du privé. C’est une définition qui n’a cours ni dans la nature, ni, en droit, dans le domaine public.

La chose privée est en partie définie par les biens que celui, ou celle, qui en est reconnu propriétaire, y enferme et protège. Les biens n’acquièrent cependant de valeur que sur le marché, par la superposition des scènes, et par les échanges. C’est ainsi que, du point de vue même du privé, apparaît le besoin d’un espace public, par où les différentes scènes privées peuvent se superposer, autrement que par des coopérations ponctuelles, ou de façon violente, et valoriser les biens d’échanges.

La « chose publique » ou l’espace des échanges

L’espace public est un espace règlementé, sécurisé, comme l’est l’espace privé, mais ouvert, entre les espaces privés, comme l’est l’espace naturel.

Si l’espace privé est déterminé par les biens qu’il enferme ou produit, l’espace public est caractérisé par les œuvres qui y sont à disposition, pour favoriser les échanges.

L’espace public est constitué d’« ouvrages » qui n’ont pas vocation à être échangés, par opposition aux biens, mais qui favorisent les échanges, en les facilitant et en les protégeant.

La chose publique est formée de services.

L’ensemble des œuvres détermine l’espace public, y compris les œuvres virtuelles, les lieux de transmissions des langages et des cultures.

L’espace public sécurise le passage d’un espace privé à l’autre, il favorise ainsi la superposition des scènes et la création de valeurs.

La chose publique est cependant toujours menacée, de part et d’autre, par les prétentions du privé à accroître ses domaines et possessions, et par la tentation d’un retour aux libertés naturelles. Il faut donc une force capable de tenir à distance les privés et la nature. Cette force est le « pouvoir politique ».

Gestion de la chose publique

Quel que soit le jugement qu’on porte sur les différents type de régimes politiques, la légitimité de ceux qui gouvernent ne dépend pas de la manière dont ils accèdent au pouvoir, mais de la façon dont ils gèrent la chose publique.

Qu’un gouvernant ait été élu démocratiquement, ou désigné par une minorité, ou qu’il hérite à la naissance du pouvoir, sa légitimité, en tant que gouvernant, ne dépend que de la capacité de son gouvernement à garantir et améliorer la chose publique, tout en laissant la plus complète autonomie aux espaces privés, et en tenant à distance l’espace naturel.

Il ne peut y avoir de valorisation, que par la superposition des différents espaces, qui se produit lorsque, passant d’un espace à l’autre, les personnages se rencontrent, les fonctions se transforment et se valorisent en se conjuguant. La réduction d’un espace, entraîne inéluctablement une dévalorisation générale. Or il n’y a que le politique qui puisse tenir à distance le naturel et le privé, de telle sorte que, dans l’espace qu’il a en charge, les différents acteurs, naturels et privés, puissent se rencontrer.

Un gouvernement a d’autant plus de légitimité, qu’il entretient plus activement la chose publique et garantit la sécurité de l’espace public.

À l’inverse, un gouvernement perd sa légitimité s’il ne maintient pas ouvert et sécurisé un espace public, qu’il s’agisse de l’espace réel ou des espaces virtuels. Un gouvernement qui n’assure pas la sécurité des personnes, et des biens circulant dans l’espace public, est illégitime. Pareillement, un gouvernement qui laisse privatiser l’espace public de telle sorte que les personnes qui veulent se déplacer, ou déplacer leurs biens, soient contraintes d’emprunter des voies privées, est illégitime.

Mais un gouvernement ne gagne aucune légitimité à intervenir dans les espaces privés, et surtout il se condamne à la ruine, en même temps qu’il fait perdre leurs motivations à ses citoyens.

Le gouvernement n’a pas à intervenir dans les choses privées, sinon pour garantir aux citoyens qu’ils peuvent toujours en sortir. C’est à dire que la limite entre le public et le privé doit toujours être gérée par l’un et l’autre, de telle sorte que l’accès à l’espace privé soit contrôlé par le privé, et la sortie de l’espace privé vers l’espace public soit garantie par le politique.

Une entreprise peut, dans son espace privé, fonctionner comme son ou ses détenteurs le souhaitent, pourvu qu’elle ne nuise pas à l’intégrité, ni à la sécurité de l’espace public et que tous ceux qu’elle emploie puissent la quitter si elle ne correspond pas, ou plus, à leur projet. Pour ce faire, le gouvernement doit organiser l’espace public de telle sorte qu’il soit possible à toute personne, non seulement d’y circuler, mais aussi d’y vivre de son travail, autant qu’elle le souhaite, tout en lui laissant le temps de s’adonner aux activités privées qu’elle choisit.

Définition de la chose publique

Depuis l’antiquité, le pouvoir politique ordonne la construction des routes, des aqueducs, des monuments… en conjuguant l’exploitation des esclaves et l’ambition des conquérants.

Notre troisième millénaire pourra tirer ses œuvres de la technologie (plutôt que de l’esclavage), conjuguée au désir de laisser une trace dont on puisse être fier.

L’espace public a vocation à être un vaste chantier d’œuvres signées par les équipes qui les réalisent, les entretiennent, les améliorent et les garantissent des atteintes naturelles ou humaines.

Le nouveau millénaire a aussi en charge la formation d’un espace public, au sein d’un nouvel espace virtuel, à bien des égards plus vaste que toutes les terrae incognitae du passé : l’espace virtuel informatique, qui, comme les autres espaces virtuels, les cultures et l’ensemble des savoirs, a besoin de voies d’accès, de bibliothèques, de musées… toutes infrastructures qui relèvent de la compétence politique et forment la part virtuelle de l’espace public.

Une véritable politique commencera par redéfinir la chose publique, afin de circonscrire son action et sa responsabilité. Certains aspects de la chose publique semblent évidents, bien que la défaillance du politique ait contribué à les saper. Ainsi les voies d’échanges, les places publiques, l’acheminement de l’eau, semblent, depuis l’antiquité, relever de la responsabilité du politique ; il est cependant manifeste que ces domaines ont été largement privatisés. L’espace virtuel a été presque totalement abandonné au privé, si bien qu’il semble aller de soi que les moteurs de recherche soient privés, ainsi que les fournisseurs d’accès. C’est l’inverse qui devrait aller de soi : toutes les voies d’échanges, réelles ou virtuelles, sont–ou devraient être–des parties essentielles de la chose publique.

Les voies d’échanges appartiennent de droit à l’espace public, mais l’espace public ne se limite aux voies d’échanges, il comprend aussi l’ensemble des lieux de vie publique. Les plus anciens lieux publics, forum, temples, théâtres… servaient à organiser la vie publique. Il faudrait y ajouter des lieux d’hébergement, permettant à chaque personne de vivre non loin de son lieu de travail, non pour remettre en question l’habitation privée, mais pour offrir une alternative, adaptée aux propositions de travail public et aux conditions de formations. Le politique n’a pas à héberger gratuitement les personnes, mais à leur fournir, non loin des propositions de travail public, une possibilité d’hébergement dont le coût soit compatible avec le revenu de leur travail public.

La chose publique, que le politique a en charge, se compose de l’ensemble des voies d’échanges et des lieux de vie publics. Le politique se doit de les édifier et de les entretenir.

Les œuvres, qui constituent la chose publique, servent au développement des échanges, elles ne concurrencent pas les biens (sauf quand les biens sont le produit d’un détournement des œuvres, comme c’est le cas lorsque les voies de circulations sont privatisées).

Certaines œuvres peuvent être transformées en biens, par appropriation, elles sont alors détachées de l’espace public pour rejoindre un espace privé. Le politique est responsable de l’encadrement de ces privatisations, ou de leur interdiction si cela menace la chose publique.

Aucun projet d’intérêt public n’a légitimement vocation à se substituer aux activités privées, mais à les favoriser et à les stimuler. Cependant lorsque des entreprises privés se sont formées pour combler les lacunes de l’action publique, alors il est inévitable que, dans un premier temps, l’action politique entraîne la disparition de ces activités de substitution. Ainsi, concernant le logement, l’état devrait proposer à toute personne un logement public, accessible, dont le loyer corresponde aux capacités de paiement de celui ou celle qui effectue un travail public. Si cela était réalisé les chaînes privées d’hôtel bas de gamme seraient remplacées par des logements réellement accessibles à tous, proposés partout où il y a des centres de travail public ; mais de telles chaînes d’hôtel, dont le coût, comparé à une location sédentaire, est prohibitif, ne se sont développées que faute d’une politique du logement : elles sont un des signes du défaut de politique.

Responsabilités du politique

Les responsabilités du politique suivent de la définition de la chose publique. Selon ce qu’on estime relever, ou non, de cette chose, on fixera sa tâche au politique.

Lorsque le politique assume la fonction de maître-d’œuvre dans la réalisation, et l’entretien, d’infrastructures publiques, voies de communications, monuments… il acte que ces édifices font partie de la chose publique. Si, à l’inverse, il les abandonne au privé, ou au naturel, il signifie qu’il ne les considère plus comme un élément de la chose publique.

Historiquement, l’appartenance des voies de communications à la chose publique allait de soi. Il n’en va plus ainsi, dans une grande partie du monde, depuis le développement de l’internet. Les réseaux internet ressemblent davantage à un système féodal, qu’à une république. Mais ces réseaux sont récents, et il n’est pas certain qu’ils aient atteints une maturité de gestion.

Nous avons pris l’habitude en occident de vanter les mérites de tout système permettant la liberté d’expression, sans tenir compte du fait que, dans le cadre d’une gestion privée, la censure a été remplacée par la manipulation, la rareté de l’information par son excès, et que l’influence de la multiplication des informations contradictoires, jointe au filtre commercial, a des effets aussi dévalorisants que la propagande étatique. Les réseaux sociaux, tels qu’ils sont gérés par les entreprises privées, enferment les utilisateurs dans une bulle à l’image de leurs premiers choix, de telle sorte que des groupes s’isolent et se radicalisent, parce que les gérants de ces réseaux estiment qu’ils fidéliseront plus facilement leurs clients en leur renvoyant ce qui leur plaît, ou même en créant pour chacun un environnement médiatique à son image.

Si donc il est souhaitable que les contenus médiatiques soient élaborés et circulent librement, ceci ne signifie pas qu’il faille laisser au privé le soin de gérer les voies de communications ; le politique est dans son rôle lorsqu’il gère les voies de communications, et il est clairement défaillant lorsqu’il l’abandonne au privé.

Il faut insister sur le fait que les différents espaces, naturel, privé, public, n’ont pas de vertu en eux-mêmes, mais qu’il peut y avoir une valorisation lorsque les personnes font se rencontrer leurs différents personnages, lorsqu’il y a superposition des scènes, alors la fonction du politique ressort : entretenir et garantir un espace public qui joue le rôle d’interface entre les espaces privés et naturels.

Les principales responsabilités du politique consistent à ouvrir et sécuriser les voies de communications : les langages et les réseaux. Mais ceci resterait à l’état de vœux, si le politique n’assurait également les moyens de ces ouvertures à toutes les personnes, et de la garantie de leur sécurité. Pour ce faire, le politique doit instaurer une offre universelle de travail public, proposée en complément des activités privées ou naturelles, qui, tout à la fois permette de constituer la chose publique, et de donner leur autonomie aux personnes.

Transmission des langages

Les langages sont toujours des éléments de la chose publique. Ceci revient à nier, tout à la fois qu’il puisse y avoir aucun langage naturel, ni aucun langage privé (même si, comme toute œuvre faisant partie de la chose publique, il est toujours possible de le privatiser, notamment en lui donnant un style). À ce titre, il revient au politique de garantir la transmission des langages.

L’apprentissage d’une langue dite « maternelle » est un moment décisif pour toutes les personnes. Même ceux qui font profession de douter de tout, répugneraient à soutenir qu’on peut se passer, sans dommage pour sa personne, de « langue maternelle » durant les premières années de sa vie. Il suffit d’apprendre, sur le tard, une langue étrangère, pour éprouver la difficulté qu’il y a à intégrer un langage qu’on n’a pas pratiqué durant la prime enfance. C’est qu’il y a une différence de nature entre les langages et les productions réalisées à partir des langages ; celles-ci réalisent des projets de vie, ceux-là conditionnent tout projet.

L’acquisition des langages ne peut être, à la rigueur, décidée par les personnes : les personnes les reçoivent de leur rapport à la chose publique, y compris au sein de la cellule familiale, qui est un foyer élémentaire de cette chose qui forme les conditions de développement des personnes.

La responsabilité du politique est engagée dans l’identification des langages et la mise en place des moyens de leur transmission. Cette responsabilité n’est pas au même degré lorsqu’il s’agit d’aider à l’acquisition des savoirs ou techniques qui dépendent des langages. Ainsi, le politique est responsable de la mise en place des moyens d’acquérir la maîtrise de sa langue maternelle, mais c’est la personne qui reste responsable du choix de prendre les moyens de devenir romancier ou poète, ou toute autre forme de fonction utilisant la langue maternelle.

Dans un autre registre, l’exemple du langage musical, il faut distinguer, d’une part, ce qui relève de la pleine responsabilité du politique : la mise en place des moyens qui permettent dès le plus jeune âge d’acquérir les éléments de ce langage, comprenant, pour la musique occidentale, la formation musicale, le chant, la réalisation des harmonies, sur un instrument polyphonique, et des rythmes sur des percussions, et, d’autre part, les moyens qui permettent de maîtriser une discipline musicale ou un instrument de musique. La responsabilité du politique consiste à permettre à toute personne d’être capable, au sortir de l’enfance, de chanter une mélodie écrite, et de noter celle qu’il écoute, de l’harmoniser et de l’accompagner ; mais le politique n’est pas responsable du devenir musicien ou musicienne des personnes, ni des études qu’il faut pour ce faire, même s’il peut aussi aider des disciplines qui peuvent être considérées comme des facteurs de valorisation des personnes, si leur difficulté requiert une assistance de la communauté.

Il faut donc identifier les différents langages, dont toute personne est en droit de recevoir l’apprentissage, dès son plus jeune âge, sans qu’elle ait à choisir de l’apprendre ou non, parce que les langages sont ce qui rend un choix possible. Il faut ensuite mettre en place les conditions d’acquisition de ces langages, durant les premières années de la vie.

Les différents langages que toute personne doit comprendre dès l’enfance, pour être à même de choisir, au cours de sa vie, les fonctions qui lui correspondent le mieux, et qu’elle assumera de façon optimale, sont :

  • les langages du monde : les mathématiques, et leurs dérivées logiques et informatiques ;
  • les langages des communautés : la ou les langues usuelles dans la communauté (la langue en usage dans une communauté peut être, ou non, identique à la langue en usage dans la famille, dite « langue maternelle » ; une communauté peut être constituée de plusieurs entités linguistiques), et la ou les langues internationales, trans-communautaires ;
  • les langages des cinq sens : les arts visuels (dessin, peinture, photographie, cinéma…), les arts du son (musique), ceux du toucher (modelage, sculpture, danse…), du goût (cuisine) et de l’odorat.

Tous ces langages forment le corpus des études élémentaires, que le politique doit mettre en place afin que toutes les personnes aient, en les intégrant les meilleurs chances de réaliser des projets qui leur corresponde et valorisent leurs communautés.

Au-delà de ce cycle élémentaire d’apprentissage, les études peuvent être choisies par les personnes. Le politique doit assurer l’ensemble des formations utiles à la communauté des personnes (sans préjudice d’autres offres privées de formations), mais il ne doit pas en faire un passage obligé, comme le sont les apprentissages des langages.

Une offre universelle de travail public

L’instrument du politique est le « travail public », le travail au service de la chose publique, comprise au sens le plus large (tout ce qui n’est ni naturel, ni privé).

Le politique doit définir et fournir une offre universelle de travail public, en surnombre, adaptée à tous les âges possibles, et toutes les compétences, qui assure à tous ceux et celles qui le choisissent de pouvoir vivre dans l’espace public, tout en leur laissant le temps de se consacrer à d’autres activités, de formation, de production, d’échange de biens, ou de loisirs. La limitation du temps de travail public est essentielle, car la possibilité offerte de travail public n’a pas vocation, pour les personnes, à se substituer aux activités privées, mais à alterner avec les différentes activités privées ou naturelles, qu’il s’agisse de formation, de travail privé, de loisirs…

Il peut y avoir autant de formes de politiques qu’il y a de manières de définir le travail public, et de le mettre en œuvre. Chaque politique est un équilibre dynamique, obtenu entre, d’une part, les différentes fonctions utiles à la chose publique, notamment l’optimisation de la circulation, des conditions de vie, de la sécurité… et, d’autre part, entre la chose publique et les choses privées et naturelles.

Un gouvernement qui ne définit pas une offre universelle de travail public, et qui ne la met pas en œuvre, un gouvernement qui fait autre chose, comme, par exemple, intervenir dans le privé, pour contraindre ses pratiques, ou, à l’inverse, laisser le privé empiéter sur le public, n’est tout simplement pas un gouvernement politique, même s’il est amené à en usurper la dénomination.

Il revient à l’État de proposer, via une application gouvernementale, à tout citoyen, et à tous moments de sa vie (dès qu’il peut décider de ce qu’il veut faire, donc après l’apprentissage élémentaire des langages ; et tant qu’il en est en capacité), selon son âge, ses compétences, ses formations, un projet d’intérêt public, une tâche à accomplir dans l’espace public, qui lui fournisse de quoi assumer ses besoins naturels et culturel.

Ainsi, le politique assumant ses fonctions, toute personne pourrait, à chaque moment de sa vie, accéder à un ensemble d’offres d’emplois publics correspondant à son âge et à ses compétences.

Cet emploi lui apporterait les ressources pour vivre (se loger dans l’espace public, se nourrir, se vêtir, se déplacer), se former, ou se distraire, ou se soigner, tout en lui laissant le temps de s’adonner autant que souhaité à des activités dans les espaces privés, de production des biens ou de leurs échanges, d’investissements, ou de loisirs. Lorsque les activités privées s’avéreraient plus lucratives que le travail public, chacun pourrait choisir de poursuivre en parallèle, ou d’interrompre son travail public.

Le politique n’a pas à imposer un travail public, mais à le proposer, en laissant le choix aux personnes d’accepter une proposition ou de refuser et de se consacrer uniquement à des activités privées, ou naturelles.

Les propositions de travail public seront attractives si un travail public limité dans le temps, assure les besoins élémentaires et consiste à réaliser et entretenir des œuvres, à assurer des services,si ce travail est signé, au moyen d’un sceau personnel, et si, ce faisant, chaque réussite ouvre de nouvelles propositions laissant de plus en plus de place à la créativité et à l’autonomie dans la réalisation.

Alors la plupart des personnes choisiront d’évoluer une partie de leur temps dans l’espace public, et d’y intervenir en contribuant à développer ou entretenir la chose publique, et une autre partie de leur temps dans des espaces privés, ou naturels, que ce soit pour se former, pour réaliser des projets, ou s’enrichir.

L’État n’aura plus à intervenir dans le privé, ni à pensionner qui que ce soit, hors invalidité complète.

Pourquoi règlementer les activités privées si chacun peut trouver un travail public valorisant, pour lui et pour la chose publique dont tous ont besoin et si, par conséquent, ces activités privées sont librement choisies, en plus ou à la place d’activités publiques ? Le politique n’a pas à encadrer les conditions de travail dans les espaces privés, il doit proposer à tous une alternative de travail public, laissant chacun libre de choisir entre l’un, l’autre ou les deux.

Pourquoi verser des allocations si chacun peut trouver un travail public, adapté à ses compétences, à son âge, à sa situation, et que ce travail laisse à chacun la possibilité d’autres activités privées, de formation ou d’entreprise ?

Le politique n’a pas à fournir un revenu aux personnes, mais une offre universelle de travail public rémunéré.

Le politique n’a pas à prescrire un temps de repos hebdomadaire (le week-end), ni annuel (les congés payés), ni à l’échelle d’une vie (la retraite), mais il doit proposer à chacun un travail public, adapté à ce qu’il est, et à ce qu’il sait faire, dont la durée soit compatible avec d’autres activités privées, loisir compris. Il faut donc en finir avec l’opposition entre travail et loisirs, pour lui substituer une opposition entre travail public et activités privées, ou naturelles.

Temps de travail public

Le travail public n’a pas vocation, pour les personnes, à se substituer aux activités privées, mais à alterner avec elles, comme l’espace public alterne avec les espaces privés. Certaines personnes peuvent choisir de se consacrer exclusivement à la chose publique, certaines peuvent aussi vivre une partie de leur vie, voire leur vie entière, dans l’espace public, sans jamais posséder en propre d’espace privé, ni de choses privées ; de même, certaines personnes pourront préférer se consacrer uniquement à des activités privées, et renoncer à la possibilité d’effectuer un travail public, elles ne pourront cependant éviter d’utiliser l’espace public ; mais le plus grand nombre devrait choisir d’alterner entre travail public et activités privées, passant d’un espace à un autre, d’une fonction à une ou plusieurs autres.

Le temps de travail public doit être estimé en fonction des objectifs qu’on lui assigne. Ce que l’État doit aux personnes, c’est leur proposer un quantum de travail public qui leur assure les revenus nécessaires à leur vie sociale. Le salaire de ce quantum de travail public devrait donc couvrir l’ensemble des besoins élémentaires, naturels (se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner…) et sociaux (se former, s’informer, se distraire…), tout en laissant aux personnes le temps de se consacrer à d’autres activités privées.

Compte tenu de l’optimisation des tâches, permise par le développement des technologies, le politique pourrait,raisonnablement décider que les personnes aient à consacrer, à l’obtention de la satisfaction de leurs besoins élémentaires, deux heures par jour, ou deux journées (de sept heures) par semaine, ou encore 104 jours par an.

Cela ne signifie pas que tout travail public soit nécessairement limité à ce quantum. De nombreux travaux demandent une compétence et un engagement plus important des personnes. Celles qui le souhaitent, qui se seront formées pour cela, pourront postuler, et, si elles correspondent aux besoins des services publics, obtenir des engagements correspondant à plusieurs quanta de travail public.

Dans ce cas les salaires suivraient dans la même proportion, ou, afin de rester attractifs par rapport à la concurrence du privé, l’obtention d’un second quantum entraînerait plus que le doublement du salaire, par exemple pour un salaire d’un quantum de 1, celui de deux quanta serait de 3, celui de trois quantas serait de 5, celui de quatre quantas serait de 7, celui de cinq quantas serait de 9. Le temps de travail public pourrait ainsi aller de deux heures quotidiennes à dix heures, et l’échelle des salaires publics irait de un à neuf.

Mais pour la plupart des personnes le travail public se limitera au quantum auquel elles ont droit, et le reste de leur vie (un équivalent de 5 jours par semaine) sera consacré aux activités privées qu’elles choisiront, selon leurs désirs, leurs compétences et les opportunités qui se présenteront à elles.

Le quantum de travail public proposé, pourrait cependant varier selon l’âge, ou la situation familiale. Ainsi un travail public pourrait être proposé dès la fin du cycle des apprentissages élémentaires, mais restreint, non seulement dans le type d’activité, mais aussi dans sa durée, sous réserve de poursuite d’une formation secondaire.

Chaque quantum de travail assure les revenus nécessaires à la vie d’une personne, de telle sorte que si cette personne choisit de prendre la responsabilité d’une autre, qui ne serait pas en mesure de se prendre en charge, il lui faudra effectuer un quantum pour elle et un autre pour la personne qu’elle aura à sa charge, durant tout le temps qu’elle en assume la charge. Ce surcroît de charge pourra être partagé, notamment dans le cas de la procréation, par les deux personnes qui reconnaissent l’enfant. De même que le quantum de travail public, si le politique assumait effectivement sa fonction,devrait être un droit pour toute personne, de même l’obtention d’un quantum supplémentaire est un droit pour toute personne ayant à charge une autre personne.

Limites de l’action politique et séparation des pouvoirs

Le besoin du politique naît de la chose publique. Il semble donc que la responsabilité du politique devrait être circonscrite à la chose publique, et que la faillite générale du politique soit imputable au fait que ni les personnes au pouvoir, ni leurs inspirateurs, n’aient compris qu’elles devaient limiter leurs actions au développement et à l’entretien de cette chose publique, en la défendant contre les prétentions du privé, et contre les menaces du naturel.

Il y a cependant des problèmes qui se posent aux frontières, des cas limites sur lesquels une jurisprudence doit être établie, faute de mieux. C’est le cas lorsque les activités relevant du privé mettent en péril les personnes, par exemple en les contaminant, ou en polluant l’air ou l’eau. C’est également le cas concernant la santé. Selon quels critères la santé des personnes devrait-elle, ou non, être considérée comme une partie de la chose publique ?

Quelle que soit la forme que prend le pouvoir, y compris politique, ce pouvoir est toujours incarné, exercé par des personnes, et non par des entités abstraites comme « le peuple », « le système bancaire », « le parti communiste »… Dans tous les cas, c’est toujours un petit nombre de personnes, qui tire les ficelles du pouvoir. Si on compte sur le politique pour ouvrir et sécuriser un espace public, qui garantisse les personnes contre les violences naturelles et privées, comment garantir ces mêmes personnes contre les risques de subir la violence du politique ? Comment empêcher les camps de rééducation ou d’extermination ? Comment défendre les minorités, les opposants ? La solution historique consiste dans la séparation des pouvoirs, exécutif, législatif, juridique, auxquels s’ajoute ceux de l’économie, de l’information et, dans certains pays, du religieux. Cette séparation n’a pas seulement pour effet de créer des contre-pouvoirs, même si c’est évidemment une de ses fonctions. En imposant une partition du pouvoir on crée des scènes différentes, où le pouvoir se joue de façon différente, par différents personnages. On favorise ainsi la superposition des scènes, la rencontre entre les personnages, et donc la valorisation de l’exercice du pouvoir dans son ensemble. À l’inverse, toute concentration du pouvoir, tout assujettissement d’un pouvoir à un autre, efface une ou plusieurs scènes du pouvoir, diminue les probabilités de superposition des scènes, et entraîne une dévalorisation générale.

L’exercice d’un pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne, ou d’une seule famille,contribue à une perte générale des valeurs. Le pouvoir d’une personne, ou d’une dynastie, peut un temps se renforcer, mais moins il sera partagé, moins il créera de valeurs, de telle sorte que, pour continuer de s’imposer, il n’aura d’autre moyen que la violence. La pratique systématique de la torture, de l’enfermement, les camps de soi-disant rééducation ou d’extermination, ne sont pas des accidents de l’histoire, mais les produits inéluctables de la concentration du pouvoir. Il n’y a pas, il ne peut y avoir, de pouvoir détenu par une seule personne, ou une seule famille, qui ne soit accompagné de perte des valeurs, et de violence institutionnalisée.

La séparation et l’équilibre des jeux de pouvoirs sont des conditions nécessaires à un exercice valorisant du pouvoir. C’est pourquoi le politique doit se limiter à la gestion de la chose publique, et coexister avec d’autres formes de pouvoirs, sans empiéter, autant que possible, sur leurs espaces.

Résumé d’une utopie

Cette utopie se ramène à un petit nombre de propositions, dérivées de l’hypothèse selon laquelle la superposition des scènes est une condition forte de la valorisation des personnes et de leurs réalisations.

Il s’agit d’une « utopie », non seulement parce que ce qui est imaginé ne correspond pas à ce qui arrive actuellement, mais encore parce que les dernières évolutions de ce début de siècle tendent plutôt à entraver la superposition des scènes, et qu’elles doivent, par conséquent, mener le XXIe siècle à une nouvelle crise mondiale, après laquelle les politiques pourraient décider d’engager sur une autre voie les générations suivantes.

Proposition 1 : circonscrire l’action du politique à la chose publique.

Les personnes évoluent dans trois formes distinctes d’espaces. Les espaces naturels, les espaces privés, les espaces publics. Chacun de ces espaces est structuré différemment, et les choses qui s’y rencontrent sont elles aussi différentes.

Le besoin du politique apparait avec la formation d’une chose publique, il doit y être circonscrit.

L’action politique doit se limiter à la gestion de la chose publique, comme l’économie règle le privé, et la nature ce qui n’est ni public ni privé, de telle sorte que les différents espaces, publics, privés et naturels, se développent selon les principes qui leur sont propres, et que les personnes soient incitées, tout au long de leur existence, à passer d’un espace à un autre, à jouer avec une chose puis l’autre, et que ces passages suscitent des rencontres entre les différents personnages, et des opportunités que se produisent des superpositions de scènes.

Proposition 2 : gérer et développer la chose publique, de telle sorte que toutes les personnes puissent vivre et circuler dans l’espace public, en sortir, pour rejoindre des espaces privés ou naturels quand elles le souhaitent, et y revenir.

Si la responsabilité du politique est de garantir la sécurité des voies d’échanges, réelles et virtuelles, son action ne se limite pas à la réalisation, à l’entretien et à la surveillance de voies d’échanges, elle consiste également à assurer des lieux de vie pour les personnes qui se trouvent dans l’espace qu’elle a en charge, sans préjudice de la possibilité laissée à chacun de quitter ces lieux publics, pour rejoindre des espaces privés ou naturels.

Proposition 3 : remplacer l’alternance « travail » / « loisir », par la possibilité d’une alternance entre « travail public » et « activités privées » ou « naturelles ».

La chose publique concerne tous les citoyens. Sa formation, son entretien, sa sécurité devraient être proposés à tous, tout en laissant à chacun la possibilité de s’adonner aux activités, privées ou naturelles, qu’il souhaite.

Le travail public doit donc être proposé, et non imposé, à toutes les personnes, et son exercice limité, de telle sorte que chacun puisse, en parallèle, se former, travailler dans le privé, s’aventurer dans le naturel,se distraire… L’exercice d’un travail public doit apporter à chacun les ressources suffisantes à l’ensemble de ses besoins vitaux.

Vérités – Contre-Vérités

Métaphore du champ de tir

Sur un champ de tir, les spectateurs s’attendent à deux types d’événements : que la flèche atteigne la cible, plus ou moins près de son centre, ou bien qu’elle la manque.

Plus rarement, et donc de façon surprenante, il peut arriver que la flèche atteigne exactement le centre de la cible, à l’approximation près du diamètre de la pointe de la flèche. Il faut alors aller vérifier, s’approcher de la cible, constater que le trou a emporté le centre exact (et nécessairement un peu plus autour), puis il faut le faire savoir à ceux qui sont trop éloignés de la cible pour l’avoir constaté par eux-mêmes. Une rumeur, sans doute, a déjà circulé, on attend la confirmation. Enfin la publication est faite : la flèche a atteint le centre de la cible ! Un tel événement est assez rare, ceux qui souhaitent y assister peuvent l’attendre longtemps avant qu’il ne se produise ; et lorsqu’il arrive, il faut encore du temps et tout un protocole de vérification, avant d’être établi.

Un quatrième scénario reste encore possible : l’archer se retourne et tire dans une direction opposée à la cible. Nul besoin de vérification, ni de publication des résultats. La cible elle-même est hors-jeu, il ne peut plus être question de l’atteindre ou de la manquer. Tout se passe alors comme si la flèche frappait les spectateurs au front.

Force des contre-vérités

Ceux qui croient que la vérité est plus « forte » que son contraire, et qu’elle doit ainsi emporter l’adhésion, par ses qualités propres, n’ont en vue que l’opposition entre vérité et erreur ; mais si on prend en considération l’influence des fictions sur la formation des personnes, ou celle des démagogues sur la vie politique, il faut reconnaître que les énoncés qui tournent le dos à la vérité – et non ceux qui s’en approchent – sont les plus « forts », en ce sens qu’ils frappent les esprits, influent de façon déterminante sur la formation et le devenir des personnes, et emportent l’adhésion du plus grand nombre.

Les propositions vraies suscitent l’adhésion de ceux qui font l’effort de les comprendre, et de les vérifier, tandis qu’elles déroutent l’opinion commune à proportion qu’elles s’écartent des préjugés ; les contre-vérités bouleversent aussi les préjugés en opérant une inversion des repères ou des valeurs, tandis qu’elles séduisent les personnes en les incitant à croire que n’importe quelle fantaisie vaut autant qu’un processus de recherche. Dans les deux cas le sens commun est bouleversé, mais ce peut être, positivement, dans le sens d’un développement des valeurs, ou, au contraire, négativement, pour une dévalorisation des idées et des personnes.

Vérité et contre-vérité ont une efficacité sur l’évolution des valeurs, l’une augmente la valorisation des personnes et de leur monde,l’autre la réduit ; toutes deux la transforment.

À l’inverse, une erreur, ou plus généralement une opinion, n’affecte pas les valeurs. Que j’aie telle ou telle opinion ne change rien à mon influence, valorisante ou dévalorisante, sur ce qui arrive.La vérité s’oppose donc théoriquement à l’erreur ou aux diverses opinions ; mais concrètement, et d’un point de vue éthique, la vérité s’oppose à la contre-vérité.

Une contre-vérité ne peut être rangée parmi les « erreurs ». Une contre-vérité est plutôt le contre-pied de l’opposition entre le vrai et le faux.

La contre-vérité installe – ou réinstalle, selon le jugement qu’on porte sur un hypothétique exercice naturel du langage – le langage hors d’atteinte des critères de validité.

Celui qui s’empare d’une contre-vérité, la trouve « toute armée », sortie de son discours, ou, plus souvent, des discours de ceux qui pensent pour lui.

L’énoncé d’une contre-vérité est un acte magique, qui a un effet sur les personnes, et par suite sur leur monde. En ce sens il y a effectivement de la magie dans la vie, dans ce qui arrive (et non seulement dans les récits).

La plus ordinaire des magies consiste à s’identifier à un personnage, supposé être le personnage principal : celui qui à lui seul décide de l’issue de l’aventure. Cette magie a un prix. Le personnage d’Achille, raconte Homère, doit renoncer à une vie longue et heureuse, pour de brefs exploits dont le souvenir sera transmis de génération en génération ; ce faisant, il est surtout la cause des malheurs de son camp. Tandis que les autres personnages se soutiennent, et forment, peu à peu, un équilibre heureux, lui se distingue et s’isole ; son chemin est accompagné de plaintes, et ce, jusqu’au « royaume des ombres », où il continue de se plaindre. Lorsque je m’identifie au personnage principal, je renonce à servir la dimension personnelle, pour servir exclusivement ce qui est de l’ordre du récit, et je me voue, ainsi que ceux qui dépendent de moi, au malheur.

L’incapacité manifeste des personnes à vivre bien, à leurs propres yeux, l’inaptitude au bonheur, malgré les améliorations des conditions de vie, le mal-être général des sociétés occidentales contemporaines, sont les manifestations d’une extension du pouvoir des contre-vérités, et d’une dévalorisation générale de soi et du monde, qui se vit comme un resserrement de la dimension personnelle, une angoisse diffuse, à l’opposé du sentiment heureux d’expansion personnelle, qui accompagne le développement de la recherche de la vérité. C’est qu’il y a dans toutes les contre-vérités (à commencer par l’identification de sa personne ou de celle des autres à des personnages)une force capable de souder les personnes en une communauté figée, de les méduser puis de mettre en mouvement les groupes ainsi formés, et de faire naître des tourbillons qui emportent tout sur leur passage. Les contre-vérités peuvent susciter des mouvements de foules, puis les lancer comme des typhons à l’assaut du monde, mais même lorsqu’elles n’ont pas cette ampleur, elles allument dans les personnes une flamme qui les brûle en leur faisant miroiter un rôle à la hauteur de leurs espérances. C’est donc que devenir un personnage est un désir vivace en toute personne. Probablement le plus intense désir humain, ou un aspect de ce désir, l’autre étant de revenir à soi.

L’œuvre d’Homère, raconte les deux moments : l’identification à un personnage, le choix de la contre-vérité, puis le retour à soi. Le personnage d’Achille rassemble autour de lui le premier aspect du plus intense désir, celui de s’identifier à un destin ; le personnage d’Ulysse porte le second aspect, il s’aventure là où mène l’Achille, et tente de s’en échapper. Or Ulysse est, entre autres, celui qui ment tout le temps, même pour rien. Pourquoi ? Parce que, occupant une fonction au-delà du devenir-personnage, de plain-pied dans l’élément de la contre-vérité, il n’a pas d’autre moyen de se retourner contre sa nature de personnage, que de manifester qu’il est dans la contre-vérité, mais c’est ainsi qu’il indique une autre direction, qui fait retour vers la cible, vers la terre natale, vers la dimension personnelle.

La personne qui étudie la notion de Vérité peut, elle aussi, être prise dans ce rôle qui fait espérer dépasser le statu quo des opinions communes. Elle commence par endosser ce masque héroïque, simplement en soulignant la valeur de ses recherches, en traçant la majuscule de son concept : « Vérité ». C’est probablement la naissance la plus ordinaire de toute vocation : valoriser à l’extrême l’objet de son travail. On devrait pouvoir espérer qu’au fil des années, les expériences enseignent à se déprendre de ce rôle et qu’on fasse droit au réel plus qu’aux aspirations, aux personnes plus qu’aux personnages. Mais la tentation se poursuit tout au long d’une carrière et il n’est pas rare que, enseignant, on trouve son avantage, à imposer un personnage charismatique à ses étudiants, afin qu’ils nous renvoient l’image flatteuse de l’incarnation de leurs rêves. Ce faisant on bascule dans la représentation de soi, dans une sorte de quasi-théâtre et le risque est grand de se payer de mots.

Certaines formulations font sens à partir de ce qui est vécu, et contribuent à développer la personne, d’autres tentent de relier, plus ou moins arbitrairement, les événements en leur donnant un certain sens, sans que cela ait d’impact appréciable sur la dimension personnelle, ni sur les valeurs,d’autres enfin ont des manières de faire sens qui dépersonnalisent, ou dévalorisent,en imposant des figures schématiques. Les degrés de vérité sont déterminés par l’accroissement des valeurs et de la dimension personnelle, les degrés de contre-vérité par l’étiolement de cette dimension et le durcissement des limites imposées par la séparation des fonctions au sein des groupes. Entre les deux s’étend le séjour des opinions.

En philosophie, le terme de « vérité », ou l’expression « formulation vraie », désigne toute formule qui opère une conversion personnelle positive, c’est-à-dire qui transforme et développe la dimension personnelle, en contribuant à valoriser les personnes et leur monde. Une « contre-vérité » sera, par opposition, une formulation qui opère une conversion dépersonnalisante, qui dégrade et réduit la dimension personnelle, en dévalorisant les personnes et leur monde. Une « erreur », une « proposition fausse », ou, plus généralement, une « opinion » désignent des formulations sans effets sur la dimension personnelle.

Récits et contres-vérités

Toute fiction annonce son statut de récit imaginaire, par exemple par la formule : « il était une fois… ». Celui qui parle, comme ceux qui écoutent, savent alors qu’on a quitté l’ordre de ce qui arrive, pour basculer dans celui du récit. En ce sens tout récit procède d’un saut de l’autre côté du miroir.

La formule d’introduction, qui marque la transposition d’un ordre à l’autre, « il était une fois », suffit-elle à gommer la contre-vérité à partir de laquelle le conteur déroule son récit ? Non, on éprouve les mêmes impressions en s’identifiant au personnage d’un récit supposé véridique, qu’en s’identifiant au personnage d’un récit de fiction.

Si l’interprétation peut formuler des vérités personnelles, le récit – de fiction comme de croyance – est d’abord formé par des contre-vérités qui, par elles-mêmes, fascinent les lecteurs, les incitent à s’identifier aux personnages, et, en quelque sorte, à tourner le dos à la dimension personnelle.

Les récits agissent d’abord à la façon de Méduse, qui pétrifiait d’un regard.

Les œuvres sont des pièges, dans lesquels des aspects de la dimension personnelle se prennent et se transmettent, de génération en génération, formant les personnes à leur image, tant qu’une interprétation n’a pas libéré en le formulant, le type de relation en jeu dans l’œuvre.

Les œuvres sont des tableaux-miroirs que me tend ma culture, et devant lesquels je m’efforce, en les annotant, d’épouser leurs traits, jusqu’à ce que l’illusion soit parfaite et que je puisse, en effet, me reconnaître, et reconnaître les autres, dans l’image que j’ai tracée en reliant les différents points soulignés au cours de ma lecture.

De ce point de vue la littérature exerce une influence négative sur l’évolution personnelle, elle contribue à la dévalorisation des personnes et de leur monde. Elle induit des processus d’identifications et de répétitions. Tant qu’on n’a pas interprété de façon véridique – qui oblige à évoluer – telle œuvre qui constitue un passage obligé de la culture, parce qu’un grand nombre d’autres œuvres s’y réfèrent et, plus ou moins ouvertement, dialoguent avec elle, la dimension personnelle impliquée dans cette culture restera captive de cette œuvre et de ses déterminations. Si donc je me borne à lire et relire des œuvres écrites par le même profil de personne, par exemple : les vainqueurs, les hommes – masculin –, les puissants et les riches ou leurs enfants… je serai déterminé par ces lectures toujours dans la même direction, quelle que soit la diversité apparente des contenus. La littérature exclut les femmes, les pauvres, les vaincus, à moins que l’un ou l’autre de ceux-ci, par quelque tour de force, soit parvenu à vaincre les résistances et ait, à titre d’exception, et probablement non sans avoir été contraint de se plier aux règles et coutumes des autorités culturelles, été intégré, marginalement, à notre anthologie. Si donc la littérature, parce que s’y joue une invention personnelle, me forme en stimulant mon imagination et ma réflexion, elle me met également en chemin, dans certaines directions, à l’exclusion d’autres perspectives qui me sont interdites. Lire et relire l’Odyssée m’installe dans un point de vue masculin, de guerrier, et de pillard. Dans ce récit, et dans toutes les manières de sentir, d’imaginer, de penser, induites par ce récit, Pénélope est de l’ordre du masculin, autant qu’Ulysse. Mortels, dieux et déesses célèbrent tous, unanimement, l’hymne au pillage et à la dévalorisation. Tant que l’unité entre les personnages, qui constitue l’invention personnelle, n’a pas été formulée, tant que je ne comprends pas clairement en quoi ce que font Ulysse, Télémaque, Pénélope… est un seul et unique geste, je reste captif de l’œuvre, je m’identifie au héros errant, incapable de voir le « jour du retour ». Il en va de même de tous les récits autour desquels se cristallise ma culture, mes représentations, mes capacités à imaginer et à juger.

Dépersonnalisation

Dans le roman « 1984 », Orwell fait de l’usage des contre-vérités une arme décisive au service du totalitarisme. La transformation arbitraire des significations et des faits, est l’un des éléments par lesquels les personnages du roman sont réduits à leurs masques, à leurs fonctions sociales, et perdent leur dimension individuelle. De ce point de vue, les contre-vérités marqueraient un moment de la lutte entre sociabilité et individualité, celui de la constitution d’une communauté totalitaire qui réduit les individualités à n’être que des rouages, ou des personnages.

Un tel roman, et la théorie sur les rapports humains qu’on peut en inférer, suscitent deux types d’interrogations sur leur valeur de vérité : – qu’y a-t-il en « 1984 » qui soit de l’ordre de la vérité personnelle, c’est-à-dire qui contribue à transformer et développer la dimension personnelle ? À valoriser les personnes et leur monde ?– quel rapport puis-je établir entre les personnages du roman, et les personnes, entre la société romanesque et la société des personnes ?

« 1984 » est écrit de telle sorte qu’en tant que lecteur, je me sente dans la position de l’observateur extérieur, analogue à celui qui, dans un laboratoire, regarde des animaux évoluer dans un labyrinthe. L’auteur souhaitait certainement s’adresser à l’ensemble de l’humanité, mais les conditions effectives faisaient, sans qu’il puisse l’ignorer, qu’il serait lu par des personnes vivant dans des sociétés dites « libres », anxieuses du sort que leurs contemporains subissaient de l’autre côté du « rideau de fer », et des risques d’extension de ces régimes totalitaires. Le thème principal, ce que je retiens de la lecture du roman, est que la falsification de l’histoire, la réduction du langage, la surveillance omniprésente des polices sont autant d’oppression contre lesquelles certains individus tentent de lutter, pour échapper à ces filets,mais que les capacités de manipulations des individus par les pouvoirs sont telles que nul ne peut durablement y résister, et que ceux qui croyaient échapper se retrouvent en fait pris. Du point de vue littéraire, les personnages de « 1984 » ressemblent à Œdipe fuyant sa ville pour échapper à son destin, et le réalisant ainsi malgré ses efforts. En tant que lecteur, je les observe se révolter, tenter d’échapper, être pris, être contraints de renier leurs valeurs, et ceux qu’ils aiment, pour être finalement rejetés une fois qu’ils ont été brisés ; de même, les spectateurs de la tragédie antique voyaient le héros tenter de prendre les choses en main, mener l’enquête, s’accuser lui-même, se crever les yeux et partir en exil. Mais rien n’indique que les Grecs regardaient Œdipe comme s’il pouvait être une personne de leur entourage, alors que le lecteur, au moins à sa sortie, et pendant les quatre décennies suivantes, considèrera les personnages de « 1984 » comme des représentants des personnes vivant à la même époque, à quelques heures d’avion ou de train, derrière le « rideau de fer ». Cependant, la force des romans d’Orwell ne vient pas de cette illusion, d’après laquelle ses personnages seraient des images des personnes, mais bien de ce qu’entre ses personnages se joue un aspect de la dimension personnelle. Il faut relire 1984 en suivant la boussole de l’interprétation : dans un récit, tous les personnages font la même chose, disent le même aspect de la vie personnelle.

J’ai jusqu’à présent imaginé que les textes fondateurs permettaient mieux que ceux qui les ont suivis de repérer la dimension personnelle, ou le principe de valorisation,parce que les textes qui les suivent, font référence non seulement à ce dont ils parlent, mais aussi à ces textes fondateurs, et ainsi de suite, les références se multipliant, et le matériau des textes se complexifiant. Les textes fondateurs sont devenus les sources privilégiées d’informations sur la dimension personnelle, parce que, ayant été rédigés les premiers, dans leur genre, ils ont exercé une influence sur les suivants, sans avoir été eux-mêmes aussi fortement déterminés. Un récit maintes et maintes fois raconté ou chanté, pourrait tout à la fois être la source directe du récit écrit, en ce sens que l’écrit raconte les mêmes aventures, tout en laissant l’auteur sans autre cadre que ce que lui dicte sa mémoire ; tandis que le continuateur, ou celui qui entreprend un autre récit écrit, est conditionné par sa lecture du texte précédent, par ce qu’il comprend, non seulement du contenu des aventures, mais de la forme de l’écriture, de la construction, du style. Il en va de même pour l’interprète musical, dès lors qu’il peut écouter d’autres interprétations, à commencer par celle de son professeur, mais aussi celles de concertistes, ou celles enregistrées au fil des années, sa compréhension de l’œuvre musicale en est inévitablement transformée. Mais il y a une grande différence entre cette évolution des interprétations musicales, et celle induite par la lecture des textes précédents : ceux-ci n’ont en effet pas nécessairement été interprétés, du moins du point de vue de l’invention personnelle, ils sont lus, analysés, quant à leur forme, leur contenu, comme un musicologue pourrait le faire d’une partition, ce qui est évidemment très différent de ce que font les interprètes, les musiciens,lorsqu’ils se produisent en concert ou réalisent des enregistrements. Une analogie avec ce qui se produit en littérature, transposée dans le domaine musical, consisterait à imaginer les partitions des compositeurs, non pas jouées, mais seulement analysées par des musicologues, qui, à leur tour, enseigneraient et écriraient de nouvelles partitions. Réciproquement, une analogie avec ce qui se produit en musique, transposée dans le domaine littéraire, est ce qu’a fait Molière, lisant les anciens et jouant sans relâche, jusqu’à ce que sa propre écriture reprenne et développe les thèmes anciens selon ses expériences de jeu. Il semble difficile de contester les progrès induits par ces interprétations, que ce soit en musique, si je compare les manières de jouer, par exemple la célèbre « Notte » de Vivaldi, dont de nombreux enregistrements ont été réalisés depuis les années 60, 70, 80… jusqu’à aujourd’hui1, ou, dans le domaine théâtral, si je lis les pièces de Plaute et celles que Molière en a tiré. Il semble aussi difficile de ne pas noter le contraste entre ces évolutions liées à la pratique répétée de l’interprétation, et celles, franchement négatives, liées au prolongement d’un texte. Un exemple : le Perceval de Chrétien est inachevé, il suffit de lire quelques lignes de sa continuation, pour comprendre qu’on n’est plus dans le même roman, que les enjeux liés à la dimension personnelle, à l’œuvre dans le récit de Chrétien, ont disparu. Il en va de même pour la « Suite d’Homère », et pour la plupart des textes écrits à la suite d’un autre. Le récit raconté peut, cependant, être répété, varié, amplifié. Il n’y a pas, dans le récit en tant que tel, de fatalité à n’être pas reproduit ou transformé, au contraire, le récit appelle son interprétation. Si le texte qui fascine, donne lieu à de mauvais textes, qui, eux, ne fascineront pas, c’est qu’il n’est pas interprété, et que son prolongement s’en tient à son aspect de fiction. Pour une part le récit est de l’ordre de la contre-vérité, il se présente ordinairement comme tel, indiquant, d’une façon ou d’une autre, qu’il s’agit de faire comme si, d’accepter ce qui est hors des possibles, et ce n’est que d’autre part, non pas entre les lignes, mais entre les personnages, et plus particulièrement dans les failles de sa trame, dans ses incohérences amenées par les interactions imaginées par l’auteur à partir des déterminations de ses personnages, que le récit formule des aspects de la vie personnelle, et donc quelque chose de l’ordre de la vérité. Les textes qui fascinent stérilisent, tant qu’ils ne sont pas interprétés, c’est-à-dire tant que ce qui est de l’ordre de la vérité personnelle n’est pas formulé, ce qui peut se faire de façon théorique par un texte interprétatif, une réflexion philosophique, ou de façon pratique par une lecture, un jeu d’acteur, un chant, une pantomime associée à la lecture, ou une danse. Dans ce cas la vérité du texte n’est pas formulée mais seulement évoquée, montrée, ce qui peut suffire à faire naître des réponses inspirées. Lorsque le texte n’est pas interprété, il conserve son pouvoir de fascination – pouvoir de serpent –, et seul son aspect contre-vérité agit, c’est-à-dire qu’il contribue à paralyser la dimension personnelle. De ce point de vue l’influence de la littérature est double, pour une part, pour autant qu’elle est interprétée – d’une façon théorique ou pratique –, elle contribue à l’élargissement de la dimension personnelle, à son accroissement, pour une autre part, faute d’interprétation, elle enferme, et captive la dimension personnelle, la condamnant à d’insipides duplicatas.

De même que la philosophie naît au contact des œuvres, comme une performance vouée au développement de la dimension personnelle, mais devient elle-même une œuvre qui, tant qu’elle n’est pas à son tour interprétée, fascine, c’est-à-dire incite à s’identifier à un personnage – celui de philosophe, ou de tel type de philosophe –, et détourne, dans cette mesure, de sa vocation valorisante; de même la contre-vérité naît de l’hésitation suscitée par l’œuvre, mais, à l’inverse de l’interprétation vraie, elle tend à renforcer l’identification à un personnage, et contribue à une dépersonnalisation, ou, dans les faits, à une dévalorisation.

Je peux prédire, avec la plus grande probabilité, que n’importe quelle proposition à laquelle j’attribue une valeur de vérité, suscitera un ensemble de propositions contraires. La démonstration d’une proposition peut garantir de l’erreur en explicitant les méthodes d’obtention de la preuve ou de la confirmation, mais elle ne préserve en rien de l’émergence de contradictions qui s’appuient sur d’autres représentations, d’autres valeurs, notamment celles tirées de la foi ou du ressenti. Pour une part ceci s’explique de façon psychologique. Un aiguillon des prises de parole est le désir de se valoriser, ou la volonté de nier l’insignifiance de ses productions en se plaçant du côté de l’extraordinaire. Toute vérité reconnue ne tardant pas à rejoindre les rangs des idées communes, il est tentant de les retourner pour devenir original et donner l’illusion de faire sens. Mais les tentations psychologiques trouvent elles-mêmes leurs impulsions dans la vie personnelle. Ce qui fascine dans les contre-vérités est cela-même qui fascine dans les œuvres d’art ou dans les fictions, c’est que d’une certaine façon, ces contre-vérités laissent entendre, comme un écho déformé, ou comme le reflet inversé, en miroir, d’un aspect de la vie personnelle. Les récits les plus invraisemblables sont, parfois, aussi les plus fascinants parce que j’y crois lire des formulations de ce que je suis en tant que personne, comme si ces fantaisies m’en disaient plus sur moi-même que mes réflexions. C’est que la personne de l’auteur, y compris s’il est trompeur, s’y est inventée, passant tour à tour d’un personnage à l’autre, et, ce faisant, insérant dans son œuvre les échos de ses propres articulations, des liens vécus, mais jamais observés, entre les personnages joués dans la vie.

Les personnes, qu’elles fassent, ou non, l’effort d’interpréter ou d’écouter les interprétations des autres, sont, au moins par moment, fascinées par les œuvres, quoi qu’on puisse leur en montrer les inconséquences, ou même quoi qu’elles puissent elles-mêmes voir les absurdités qu’elles énoncent, car elles sentent qu’il y a davantage que ce que chacun peut en apprendre par soi-même, et davantage que tout raisonnement. Et, de fait, les récits, les œuvres, tout ce qui s’annonce par la formule : « il était une fois… », ou suscite le paradoxe : ceci est et n’est pas une main, s’avèrent des sources apparemment intarissables de croyances et d’interprétations, d’adhésion à des contre-vérités et d’interprétations vraies.

Religions et contres-vérités

Mortalité / immortalité

La croyance en l’immortalité est un trait commun des religions, c’est aussi une contre-vérité, une affirmation qui tourne le dos à l’opposition entre le vrai et le faux, et choisit de faire du bruit plutôt que de produire des significations.

Il n’y a de valorisation que dans ce qui naît, se développe et meurt. Car le processus de valorisation, la superposition des scènes, ou les rencontre entre les personnages, est par nature éphémère.

Prétendre échapper à la temporalité, c’est s’installer dans la contre-vérité, et c’est se condamner, et condamner le monde autour de soi, à la dévalorisation. Une vie immortelle est une contre-vérité. Si elle existait (raisonnement par l’absurde) elle serait nécessairement le mal absolu, la dévalorisation absolue. Si quoi que ce soit d’immortel existait, il serait un agent du mal, et de la dévalorisation.

Non seulement la mort n’est pas un mal qu’il faudrait éradiquer, ou, à défaut, retarder le plus possible, mais il n’y a de valorisation possible que sous le signe de l’éphémère.

Il faut donc renverser les propositions des religions, pour se replacer en face de la cible, et être en capacité de formuler soit des vérités, soit des approximations, soit aussi ce qu’on pourra reconnaître comme des erreurs. Car les contre-vérités nous aveuglent, si bien que nous ne pouvons plus distinguer ce qui pourrait être vrai de ce qui ne l’est pas. C’est ainsi que s’est forgée la notion d’éternité, supposée décrire la vie spirituelle ou divine, en la démarquant de la perpétuité, qui de toute évidence peut être une peine mais non un bien. Une notion telle que celle d’« éternité », produite au sein de conceptions basées sur des contre-vérités, renforce plutôt la confusion, en évacuant le côté éphémère de l’instant présent, qui est la seule source de valorisation.

Si quelque chose en nous correspond à une âme, cette âme est mortelle, et intimement liée à notre mortalité, c’est-à-dire à cette vie qui va finir. Si quelque chose correspond à une dimension spirituelle, c’est dans la conscience de la mortalité.

À l’opposé de la dimension personnelle, les fonctions, le pouvoir, s’efforcent de durer, le plus possible. Il est dans la nature des personnages de vouloir ne pas mourir. Les personnes, qui se forment de la rencontre entre leurs personnages, expérimentent tout au long de leur vie, le caractère éphémère de leur formation, et de même les civilisations, qui naissent de la rencontre entre les communautés, ne peuvent tout à fait effacer le fait que les valeurs, mises en œuvres dans leur formation, provenaient de superpositions éphémères entre les différentes scènes sur lesquelles jouaient les personnes qui les composaient.

Avoir une âme, c’est être mortel, et se savoir mortel.

Réincarnations

Parmi les contre-vérités les plus répandues dans le monde : l’affirmation que nous sommes pris dans le cycle des réincarnations. Arme idéologique massive, qui contraint les personnes à baisser la tête : ce qui leur arrive, elles l’ont mérité dans une vie antérieure. Tout est donc justifié, sauf la révolte, il faut, conformément à cette croyance, soulever sa charge, sans protester. Cette représentation met en avant les personnages, de telle sorte que la personne n’a d’autre choix que se soumettre à la fonction qui lui est imposée par sa naissance. C’est donc clairement une contre-vérité, et non seulement une opinion fausse, puisqu’elle tend à asservir les personnes à leur personnage social.

Il y a cependant moyen de penser cette croyance, d’un tout autre point de vue, comme un récit, une métaphore de ce qui nous arrive au cours de notre existence, lorsque nous passons d’un âge à l’autre. Alors tout ce qui est dit, notamment sur le fait que notre présent dépend de ce que nous avons vécu auparavant, mais aussi sur la voie selon laquelle nous devons apprendre à ne plus vouloir nous réincarner, prend un sens. Il s’agit d’étape en étape d’apprendre à accepter ce que je suis devenu, et à me libérer de mes personnages, c’est-à-dire à cesser de m’identifier à l’un puis à l’autre.

Ainsi la croyance en la réincarnation est pour une part une contre-vérité, dangereuse en tant que telle, et pour une autre part une image des époques de la vie humaine. De ce point de vue il n’est pas inutile d’écouter ceux qui adhèrent à une telle hypothèse, car ils peuvent apporter des éclaircissements sur ces “réincarnations”, sur les différents âges de la vie.

En est-il ainsi pour les autres formes de contre-vérité ? Y a-t-il un moyen de comprendre qu’elles disent quelque chose qui ferait sens si nous le replacions dans un autre contexte ? Probablement oui, sinon comment expliquer le pouvoir sur nous des contre-vérités ? Si elles sont des armes redoutables c’est qu’elles véhiculent un savoir en creux de la personne. Elles me fascinent comme me fascinent les récits, parce que je crois y voir ce que je suis, et ce qui arrive, d’un point de vue différent de celui qui est le mien.

Sciences et contres-vérités

Il n’y a pas de sens à affirmer que les cellules vivantes sont programmées pour se reproduire. Et moins encore qu’elles veulent transmettre leur patrimoine génétique. Ou plutôt cela a un sens idéologique, car cela nous incite à admettre que, par voie de conséquence, nous aussi sommes programmés pour nous reproduire et transmettre notre code génétique, ou, de façon plus élaborée, nos diverses productions. Nous serions programmés pour laisser un héritage.

Tant qu’on supposera que les vivants sont des quasi-ordinateurs, on s’interdira de chercher à comprendre les vivants, et on ne parlera que des ordinateurs et des programmes informatiques.

Il n’y a, dans la nature, rien qui corresponde à une stratégie végétale, mais le terme de stratégie joue un rôle important dans la communication humaine autour du thème de « la nature ».

Contres-vérités dans l’actualité

Entendu un matin : « En 1789, en France, on estimait à 2,5 millions, soit un dixième de la population, le nombre de ceux qui n’appartenaient à aucun des trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état, par excès de misère et de précarité ».
Entendu également, ce même jour : « Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles, la violence urbaine en augmentation, l’insécurité augmente, la misère envahit les rues. »

Les historiens peuvent multiplier les chiffres, les descriptions, ils ne parviennent pas à endiguer la représentation d’une dégradation, que, génération après génération, les personnes se racontent.

Nous savons que de nombreuses personnes mourraient autrefois de faim et de froid dans les villes, à chaque hiver rigoureux, que les hommes au pouvoir envoyaient régulièrement leurs sujets au massacre sans que nul ne leur conteste ce droit, que les viols restaient généralement impunis, et que celles qui en avaient été les victimes étaient davantage culpabilisées que leurs agresseurs, que les voyageurs étaient régulièrement attaqués, dépouillés, et que les villes à la nuit tombée devenaient des coupe-gorge… Nous le savons, mais la force de la contre-vérité est telle que, sans avoir aucun argument à opposer à toutes ces informations historiques, nous continuons de ressasser la litanie de l’accroissement du pire.

Si ce discours n’était tenu que par des vieillards, on pourrait comprendre que la plainte exprime la propre dégradation de ceux qui parlent, et le regret d’un monde de souvenirs qu’ils ont laissé derrière eux. Mais aujourd’hui, en occident, il semble que la plainte soit générale. Est-ce parce que l’Europe a ses siècles de gloire derrière elle, et entre en récession, dans une suite de crises qui rebondissent et s’amplifient les unes les autres ? Sans doute, mais il y a aussi une autre raison beaucoup plus simple et convaincante : les informations circulent de plus en plus rapidement, via des relais de plus en plus faciles à consulter. Il est donc simplement plus facile qu’autrefois de susciter des mouvements collectifs.

Les contre-vérités ont acquis une force, et une rapidité de transmission inouïes. C’est pourquoi la lutte pour la vérité, ne prend plus désormais les traits de l’argumentation, ou de la preuve, comme c’était le cas lorsque ce contre quoi il fallait lutter, était l’erreur, ou l’opinion fausse.

La situation n’est pas absolument nouvelle : il a toujours fallu dénoncer les contre-vérités. Celles des démagogues, celles des religieux… mais dumoins ces contre-vérités étaient-elles encadrées par des institutions, qui, comme on le dit de certaines folies, ne manquaient pas de logique dans leurs délires. Même ceux qui appelaient la vie « la mort » et la mort « la vie », le faisaient en devant respecter des articles de foi, des procédures, au risque de se faire envoyer sur un bûcher s’ils contrevenaient. Aujourd’hui il n’y a plus de frein, et les informations se répandent tout autour du globe en quelques heures. Il est alors tentant de lancer des contre-vérités, dont on sait qu’elles ont les meilleures chances, plus elles sont absurdes, de susciter des partages, des renvois, et finalement une générale complaisance.

La philosophie trouve son objet dans l’état de fait présent : la multiplication des contre-vérités, l’accélération de leur diffusion, l’augmentation de leurs effets, et la dévalorisation générale qui s’en suit.

La philosophie ou le rejet des contres-vérités

Une opinion, quelle qu’elle soit, n’affectant en rien la dimension personnelle, ce n’est pas en produisant une opinion, même la plus raisonnée, et la mieux justifiée, que je peux entraver effectivement les contre-vérités, sinon cela reviendrait à attribuer, ne serait-ce qu’indirectement, une efficacité personnelle à l’opinion. Comme une œuvre, une contre-vérité doit être interprétée, en cherchant dans les failles de son récit, la formulation d’un aspect de la vie personnelle, le travail de la philosophie est de tirer des contre-vérités, ou de leurs failles, des éléments de la vie personnelle, c’est-à-dire de les interpréter, ce qui, seul, peut faire pièce à leurs effets dépersonnalisants, et permettre de poursuivre la partie.

Repousser les tentations paradoxales, concernant les valeurs de sens, de vérité, et soutenir les valeurs personnelles, c’est inlassablement souligner la différence entre personne et personnages.

À l’inverse, les contre-vérités découlent de l’oblitération de cette différence. Chaque fois que j’omets de préciser que ce dont je parle est la personne, en tant que telle, qui incarne différents personnages, le plus souventpartagés avec d’autres personnes, l’indétermination profite à la réduction à tel ou tel personnage, à la transformation du personnage en masque, soit que je parle au nom d’une communauté, reflétant la fonction que j’y assume, soit que ce soit en mon nom propre, c’est-à-dire selon ce que je suis en tant que sujet.

Parce qu’il n’y a de philosophie qu’au service de la dimension personnelle, ou de la valorisation, il n’y a de philosophie qu’en lutte contre les différentes formes de contre-vérités.

Ce que je tiens pour vrai

Je ne peux m’empêcher de tenir pour vraie une « explication satisfaisante » – à mes yeux, aux yeux des autres – des mécanismes qui amènent à adopter tel ou tel comportement, ou une « description fidèle » de ce qui arrive. Je ne peux non plus m’empêcher de tenir pour fausses les propositions qui vont à l’encontre de ce que je comprends, après l’avoir étudié et en avoir suivi l’analyse. Mais que « ce que je tiens pour vrai », ou mon « opinion », est, comme le répètent les philosophes depuis l’antiquité, différent de « ce qui est vrai », non que je doive renoncer à mes opinions pour en adopter d’autres, qui seraient meilleures, mais bien parce ce que je désigne par le terme de « vérité » n’est pas du même ordre que mes opinions, fussent-elles parfaitement justifiées et avérées.

Il semble que les philosophes soit voués à se battre sur plusieurs fronts. Quand ils opposent la vérité à ce qui est tenu pour vrai, ce peut être pour critiquer l’opinion commune, pour en montrer la naïveté, et s’opposer aux théories qui partent des hypothèses les plus fortes, des croyances ou des contre-vérités les plus extrêmes ; mais c’est aussi une manière de distinguer entre ce qui contribue au développement de la dimension personnelle, à la valorisation des personnes et de leur monde, et ce qui, au contraire la fait régresser, ou dévalorise les personnes et leur monde, c’est donc aussi, d’un point de vue éthique, une façon de contribuer à une vie heureuse.

Si la vérité contribue au développement personnel, ou au bonheur, ce qui est tenu pour vrai, l’opinion que je me suis formée, est sans effet sur cette dimension, ni sur mon bonheur.

À prendre les déclarations philosophiques au pied de la lettre, aucune de mes idées, y compris celles qui me semblent les plus importantes, puisque je les tiens pour vraies, ne peuvent contribuer au développement de la dimension personnelle, ou à la valorisation, des personnes et du monde ;aucune de mes idées n’échappe à la critique adressée à l’opinion.

Quel besoin alors de philosopher si, finalement, ce qui est formulé est voué à prendre place parmi les opinions ?

Il est possible que la philosophie soit née de cette question : comment distinguer ce qui est vrai de ce que je tiens pour vrai, ou de ce que nous tenons pour vrai ? Dans ce cas, ce qui pourrait amener la fin de la philosophie, ne serait pas une réponse définitive à une question qui prend toujours de nouvelles formes, mais le renoncement à traiter la question. Si la communauté des philosophes s’accordait à rejeter la question de la vérité, à la déclarer inutile, soit parce qu’insoluble, soit parce qu’elle serait prise en charge par des procédés ménaniques ou par des langages formels, alors ce serait la mort de la philosophie. Mais, à toutes les époques, la question de la vérité s’est si bien renouvelée, et a tant eu d’influence sur la dimension personnelle, que la philosophie a plutôt joué au Phénix.

Ainsi l’intérêt pour la vérité s’est-il renouvelé, en ce début du XXIᵉ siècle, parce que les images, fixes ou animées, ont rejoint les paroles et les écritures dans la sphère du récit, et que leur diffusion a connu un essor sans précédent.

Aussi loin que peut remonter la mémoire humaine, on a su qu’il fallait faire la différence entre ce qui se disait, ou s’écrivait, et ce qui se produisait, sans que cette méfiance théorique n’ait jamais pu venir à bout des rumeurs, ni des pamphlets, ni, plus généralement de la tentation de croire. Du moins les images, contrairement aux phrases, semblaient porter en elles les marques de leur véracité ou de leur fantaisie. On s’interrogeait à la marge sur les illusions mais, d’une façon générale, on croyait pouvoir faire confiance au témoignage de ses yeux.

Les images et les sons numériques, fabriqués désormais de toutes pièces, ou retouchés, et diffusés en temps réel sur les réseaux sociaux, deviennent aussi indiscernables des simples enregistrements, que ne l’étaient les récits historiques de ceux de certaines fictions, les témoignages fidèles des affabulations.

La question de la vérité, longtemps cantonnée à la philosophie, est tout à coup devenue centrale dans les débats de société. Que reste-t-il de la démocratie si les opinions publiques peuvent être manipulées par des images ou des vidéos falsifiées ? Et quelles conséquences sur la société si les personnes prennent l’habitude de croire ce qui leur convient, simplement en regardant et écoutant ce qu’un algorithme aura choisi, ou peut-être fabriqué, pour elles, d’après leurs précédentes recherches ?

La philosophie est, d’abord, en lutte contre les contre-vérités, c’est-à-dire contre ce qui abolit l’opposition entre le vrai et le faux, contre ce qui contribue à la perte des valeurs, ou à la dépersonnalisation. En ce sens, et comme il y a toujours des contre-vérités qui émergent, et se répandent, il y a toujours aussi besoin de philosophie.

La philosophie est aussi un effort d’interprétation de ce qui, au-delà des contre-vérités, dans les récits qu’elles suscitent, relève de l’invention. Car ceux-là mêmes qui tournent le dos à la vérité, et à l’opposition entre le vrai et le faux, ne peuvent s’empêcher d’articuler dans leurs récits des relations qui sont celles qu’ils vivent en tant que personnes, entre leurs différents personnages. Et les récits qui incitent d’abord à s’identifier à un personnage, et donc à se renier en tant que personne, transmettent aussi, dans les relations entre les personnages qu’ils évoquent, dans l’unité sous-jacente à eux tous, des aspects de la vie personnelle, qui passent d’ordinaire inaperçus, car ils surviennent lors de la superposition des scènes, hors des champs de compétences des personnages, sur lesquelles toute l’attention se porte. La philosophie a pour tâche d’interpréter la dimension personnelle qui s’invente entre les personnages des récits, dans l’unité de leur action. Ce faisant elle produit un récit, qui, à son tour est ambivalent.

Un chœur des pensées

Le chanteur qui mêle sa voix à celles des autres n’éprouve pas le désir que tous chantent comme lui si les différentes parties ont été composées, ou si, chacun étant à l’écoute des autres, le groupe peut improviser ; mais si, à l’inverse, il n’y a ni composition ni improvisation, alors les mélodies différentes, chantées ensemble, font une cacophonie.

Des philosophes se sont pris – ou ont été pris, quand on a voulu leur faire jouer ce rôle – pour des compositeurs de la pensée ; beaucoup, pour ne pas dire tous, ont été des improvisateurs, en dialogue avec d’autres, puis, parfois, avec eux-mêmes, c’est-à-dire qu’en philosophant la personne s’adresse à quelqu’un ou à quelques-uns, et – pour en esquisser une description psychologique –, est, sans doute, la première surprise de ce qu’elle formule, quitte à l’infléchir ensuite, car ce qui se dit alors résulte d’une relation, de l’activité d’un personnage partagé, et non de soi-même ou de l’autre.

Ainsi l’opinion reflète-t-elle un certain état de tensions entre personnages, ce pourquoi la réflexion la dépasse, mais ce n’est pas pour s’en abstraire, ou pour parvenir à une formule supérieure, qu’on appellerait « vérité » parce qu’elle se serait dégagée de l’opinion, non, la nouvelle formule est encore une opinion, ou une proposition que je tiens pour vraie, jusqu’à nouvelle enquête ; ce qui a été décisif, et pourrait être qualifié de « vrai », est la transformation et l’extension de la dimension personnelle, par cet effet de chœur qui consiste en ce qu’aucune voix ne comprend en germe, qu’il suffirait de développer, ce qu’on entend lorsqu’elles chantent ensemble.

C’est donc différent d’une mélodie avec basse chiffrée, comme on la notait à la Renaissance, ou, depuis le XXe siècle, en jazz, qui peut être réalisée de plusieurs manières, tout en gardant ses caractéristiques propres. Le chœur des pensées ne se ramène pas à une mélodie avec basse continue, il se constitue à partir de plusieurs mélodies qui se développent en situation d’échanges, plus ou moins heureux, et toujours en nombre de choristes suffisant pour qu’aucune modélisation ne puisse en prédire l’évolution.

Selon cette image je peux me représenter une séparation nette entre ce que je tiens pour vrai, ce que d’autres tiennent pour vrai, d’une part, et, d’autre part, ce que je ne peux que ressentir, parce que je fais partie du chœur, et ne sais m’en extraire.

De ce que j’imagine comme cet effet de chœur, je n’ai accès qu’à ses effets, c’est-à-dire à ce qui me transforme, et à ce qui accroît, ou non, la résonance de l’ensemble.

Ainsi je n’ai pas à renoncer à ce que je tiens pour vrai, sauf à vouloir taire ma voix ; je n’ai pas non plus à l’identifier à ce qui relève de la superposition des voix, même si je renonce à supposer qu’il puisse y avoir une position particulière à partir de laquelle le chœur devrait être écouté, comme il y a une position supposée optimale pour contempler un tableau.

Vocation de la philosophie

La philosophie n’a pas pour vocation de faire œuvre – et quand elle le fait c’est à la manière de la littérature – mais de projeter un éclairage indirect sur les œuvres, et de dissiper les brumes de l’identification à un personnage, qui contrarient la personnalisation.

Si je m’en tiens à la philosophie, ce que j’écris passera, non à la postérité, mais à l’évidence. Les problèmes se seront déplacés.

Interprétant les œuvres, et formulant ce que je comprends des articulations personnelles, je fais aussi une œuvre – une œuvre écrite –. Mais alors, je joue aussi un rôle ambivalent d’écrivain, et, du point de vue philosophique, le mieux que je puisse faire est de réduire, autant qu’il m’est possible, l’espace de cette écriture.

1L’idée de “progrès” est largement discréditée. On a peut-être été un peu trop prompt à rejeter une croyance inhérente aux développements des sciences et des techniques, et trop content de niveler pour n’avoir pas à se juger ? En musique, la situation est contrastée entre l’académisme des compositions officielles contemporaines, et la vivacité avec laquelle les interprètes ont renouvelé la lecture des œuvres. Je cite des compositeurs de musique ancienne, car la comparaison entre les anciennes manières de jouer et les nouvelles, est à l’évidence en faveur de celles-ci. Mais les interprétations des musiques classique, romantique, et suivantes, ont elles aussi évolué de façon positive. J’ai la conviction que la réflexion sur la dimension personnelle devrait déboucher sur un progrès, et que, plus généralement, toute réflexion menée à terme devrait induire un progrès, une évolution positive, un élargissement de cette dimension.